Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich réunit les paysages pour le moins variés de Gerhard Richter

Aujourd'hui âgé de 89 ans, l'Allemand a multiplié les sous-genres, des vues toutes grises aux cartes postales surpeintes. Il y a là environ 140 oeuvres.

Un petit paysage surpeint de Richter.

Crédits: Gerhard Richter, Kunsthaus Zurich 2021.

Il y a quelque chose du grand magasin chez Gerhard Richter. On trouve chez lui un peu de tout. Il existe les grandes compositions abstraites, où le hasard a joué son rôle. D’autres toiles tout aussi peu figuratives, qui ressemblent vues de loin à des semainiers de couleurs. Des scènes figuratives bien grises, avec des arrières-plans politiques. Nous sommes en présence d’un penseur de gauche. Des vanités un peu floues. Et puis des paysages. Beaucoup de paysages, car l’artiste allemand, aujourd’hui âgé de 89 ans, produit énormément. La chose, on le sait depuis Picasso, n’empêche pas certains créateurs de rester horriblement chers (1).

Venise par Gerhard Richter. Photo Gerhard Richter, Kunsthaus Zurich 2021.

C’est à ces paysages, et à eux seuls, que se voit aujourd’hui consacrée la nouvelle exposition du Kunsthaus de Zurich. Il n’y a pas là moins de 140 «travaux», puisque l’art contemporain n’aime plus le mot «tableaux». L’ensemble représente un demi siècle d’activité. «Vue de la ville de PX» date de 1968, année charnière pour tout le monde. Il y a aussi des pièces de 2018. Leur présentation n’offre cependant rien de chronologique. Le commissaire invité Hubertus Butin (aidé par Cathérine Hug, qui fait partie du «team» zurichois) a adopté une approche par style pictural. Voilà qui fait sens, Richter tenant beaucoup à son étiquette d’intellectuel. Elle lui était au départ nécessaire. Quand l’homme a pris son essor, après un passage à l’Ouest dès 1961, la peinture gardait encore mauvaise presse. Ringarde et démodée. Il fallait donc en donner des exemples pratiques qui deviennent des réflexions sur sa pratique et la fameuse matérialité. Autrement dit créer des concepts. Tout le monde aimait les concepts dans les années 1960-1970.

Oeufs de coucou romantiques

Au fil des cimaises de l’énorme salle Emil G. Bührle, le visiteur va donc trouver des «paysages de seconde main», autrement dit des œuvres exécutées d’après des photos en général prises par Richter lui-même. Il y a plus loin des «œufs de coucou dans l’art romantique». En bon Allemand du Nord, notre homme ne pouvait pas ignorer Caspar David Friedrich. Mort en 1840, le Saxon reste «la» référence en matière de paysages déserts. Notons à ce propos que s’il subsiste quelques personnes chez Friedrich (en général vues de dos, comme pour nous attirer dans le tableau), son lointain héritier fait le vide. La tentation était par ailleurs grande pour un contemporain de réconcilier sur un seul support abstraction et figuration, en jouant avec leurs frontières. Le peintre, qui usait jusqu’ici de flous bien lisses sentant la rétro-projection, donne alors de vigoureux coups de pinceau. Les commissaires distinguent encore plusieurs autres sous-genres, du «paysage de fiction» aux «paysages surpeints». Il y a notamment ici ses pochades sur photos comme on avait pu en voir il y a longtemps au Centre genevois voué au 8e art.

Gerhard Richter en 2017. Photo DR.

D’une manière générale, Gerhard Richter n’abandonne pas l’idée du beau. Ni celle du monumental. Si la seconde se révèle sans danger à l’heure où l’ego des artistes ne connaît plus de limites, la première de ces notions devient aujourd’hui risquée. Quand Richter affirmait dès 1970 «vouloir peindre quelques chose de beau», il allait à contre-courant des nouvelles idées reçues. L’art se devait alors d’apparaître exigeant, impitoyable, agressif, désagréable et surtout anti-bourgeois. Le beau se voyait du coup perçu comme une forme de kitsch, mot je le rappelle d’origine germanique. Richter allait par conséquent à l’encontre de ceux qui entendaient tuer l’art classique. Il lui fallait oser devenir un réactionnaire, ce mot se voyant aujourd’hui chargé de connotations pour le moins droitières. Mission réussie. Notre RoboCop des beaux-arts a entraîné avec lui toute une nouvelle génération allant de Neo Rauch à Markus Lüperz.

La glace et les nuages

Il y a donc bel et bien au Kunsthaus des toiles susceptibles d’inciter au rêve. Je pense aussi bien à «Eis» de 1981, renvoyant très directement à Friedrich, qu’à l’immense «Wolke» de 1976. Le public peut ici s’immerger dans les nuages. Les vues de Teyde, datées 1971, évoqueraient pour leur part plutôt Turner, avec leur côté cosmique. Normal. Il est permis de faire à l’occasion des infidélités au substrat allemand. Gerhard Richter s’offre du coup le luxe de peindre «Venedig», autrement dit Venise, en 1985. Avec pour une fois de la figure humaine au milieu. Il heurtait ainsi tous les tabous néo-conformistes. Vous pensez, Venise… La chose ne doit pas faire oublier les compositions noires et blanches montrant la montagne ou les centre urbains, vus de haut. Ni les grandes compositions flirtant avec l’abstraction lyrique. Le mur du fond, à la salle Emil G. Bührle, se voit ainsi occupé par un vaste «Sankt Gallen» en deux parties, commandé en 1989 par l’Université de Saint-Gall. Un paysage mental en gris, noir et rouille. Comme quoi une université peut parfois manifester du goût!

Un hommage à Friedrich. Photo Gerhard Richter, Kunsthaus, Zurich 2021.

L’ensemble impressionne. Il trouve sa cohérence dans la diversité. Personne n’est pourtant obligé de tout aimer. A chacun ses préférences. Le seul point noir reste en fait la présentation. Les couleurs de fond ont beau rester discrètes. Elles me semblent tout de même assez laides. L’éclairage évoque celui d’un supermarché. Il uniformise, au lieu de mettre en valeur. Les mises en scène de Cathérine Hug, contrairement à celles d’Eva Reifert à Bâle, se révèlent toujours discutables. Cela dit, la dame a des excuses. L’immense espace d’un seul tenant (1200 mètres carrés) s’est vu classé monument historique. Il n’y aurait rien de mieux à Zurich dans le genre «années 50». D’où l’obligation de garder l’affreux sol gris et les grilles de plastique du plafond, qui jaunissent lentement mais sûrement. C’est là le problème des lieux devenant inadaptables aux évolutions du goût. Les musées refaits en Italie après 1945 par l’architecte Carlo Scarpa (Vérone, Venise…) en forment la preuve. Comment l’art peut-il rester vivant s’il se retrouve dans un cadre à moitié mort?

(1) Je rappelle à ce propos que Picasso n'a pratiquement jamais peint de paysages.

Pratique

«Gerhard Richter, Landschaft», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 25 juillet. Tél.044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis de 10h à 20h. La réservation n’est pas obligatoire. Le musée ne délivre du reste pas de créneaux horaires.

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