Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich rassemble ses paysages anciens. "Landschaften, Orte der Malerei"

La sélection va des primitifs situés dans la neige à Bellotto s'intéressant en 1744 à un modeste village lombard. L'exposition entend illustrer le côté généraliste du musée.

Gazzada, vue par Bernardo Bellotto.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

Il peut s’agir d’un décor. Les paysages constituent aussi un genre à part entière depuis le XVIe siècle. Cet été, le Kunsthaus de Zurich a regroupé les siens sous le titre de «Landschaften, Orte der Malerei». Pas tous, évidemment! La sélection pratiquée par le commissaire Philippe Büttner se limite aux plus anciens d’entre eux. Elle s’arrête prudemment au XVIIIe siècle. On sait que dès1800, les vues campagnardes, montagnardes, balnéaires ou urbaines deviendront majoritaires dans la peinture européenne. Il s’agissait, dans des appartements coupés de l’extérieur par une infinité de rideaux et de stores, de fenêtres enfin ouvertes sur l’extérieur.

La "Nativité" dans la neige du Maître de la Vie de Marie. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Présentées dans l’Altbau de 1910, l’exposition tient en fait de l’accrochage. Je reste même étonné qu’elle ait pu faire l’objet d’un catalogue. Il y a là, regroupées par époques et par écoles, des toiles souvent présentées en permanence. C’est aussi bien le cas pour les grands Claude Lorrain que pour les minuscules Brueghel de Velours. Idem avec certains primitifs, même s’il semble clair qu’ils se voient ordinairement accrochés pour d’autres parties de leur composition. Je ne suis pas sûr d’avoir remarqué auparavant que la belle «Nativité» du maître munichois de la Vie de la Vierge, qui œuvrait vers 1500, se situait dans une neige fort peu palestinienne. Une nouveauté pour l’époque. Il faut ainsi parfois ouvrir les yeux aux visiteurs. L’an dernier, la Collection Reinhart de Winterthour (qu’il ne faut pas confondre avec la Fondation Oskar Reinhart!) a ainsi consacré un dossier à sa célèbre «Adoration des Mages» de Bruegel l’Ancien. Dans ce panneau datant du milieu du XVIe siècle, il neige pour la première fois de l’histoire de la peinture. De gros flocons!

Les Flamands et les Italiens

L’exposition se penche naturellement sur «La perspective vue de Dieu», «La nature comme seconde Bible» ou «L’archive de la vue». Il faut bien jongler avec les concepts quand on n’a rien de bien nouveau à montrer. Il n’en s’agit pas moins d’un florilège. D’un bouquet. Le visiteur peut passer de Patinir, un Flamand dont les œuvres conservées sont si rares, à Jacob van Ruisdael montrant les draps en train de blanchir dans les prés entourant Haarlem au XVIIe siècle. Il se promène aussi de la vue idéale du Dominiquin, réalisée vers1603, montrant au premier plan le Christ en train de se faire baptiser dans un Jourdain de fantaisie à l’image bien réelle de Gazzada. Un village lombard. Cette localité a été immortalisée par Bernardo Bellotto en 1744. L’intérêt montré par un artiste célèbre pour un lieu sans qualités évidentes restait alors nouveau. Surtout pour un peintre habitué à représenter dans leur majesté Venise, Dresde ou Varsovie.

L'un des Claude Lorrain du musée. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

La manifestation entretient aussi selon moi un but politique. Politique muséale, bien entendu! Le Kunsthaus doit régulièrement prouver qu’il se veut généraliste, alors que l’ouverture du nouveau bâtiment se profile pour fin 2021. S’il a clairement déclaré que compléter son fonds ancien ne constituait pas une priorité pour lui (elle se situerait plutôt au niveau de l’art contemporain), le musée n’a en revanche rien contre le fait de recevoir de l’argent pour acquérir une œuvre classique importante. Ni contre un don supplémentaire. Un legs. Ou même un dépôt. Certaines peintures montrées parmi les «Landschaften» sortent d’ailleurs du prêt à très long terme consenti il y a quelques années par un couple alémanique au goût sûr, Karin et Ferdinand Knecht.

Une dette de reconnaissance

L’institution doit aussi marquer sa reconnaissance. Cela fait toujours bien dans… le paysage. L’ensemble hollandais et flamand provient en grande partie de la Fondation Ruzicka, mise à disposition depuis 1949. Leopold (ouLaroslav) Ruzicka, Prix Nobel de Chimie 1939, avait constitué une magnifique collection, avec notamment un Rembrandt capital, au moment où le marché atteignait des bas historiques. Depuis 1986, le Kunsthaus a pas ailleurs bénéficié de la présence continue de la Fondation Betty et David Koetser, tournée majeure vers la grande peinture italienne certes, mais aussi vouée au paysage. Une proposition comme «Landschaften, Orte der Malerei» sert donc, en partie du moins, de piqûre de rappel. Il est aussi permis d’y voir une incitation. Venez donc chez nous. Vous y serez bien traités.

P.S. Le Kunsthaus de Zurich profite de l'occasion pour montrer une de ses dernières acquisitions. Femme. Il s'agit d'un très étrange paysage avec chou, escargot et papillon de Magareta de Heer (1603-1665), une artiste qui a produit plusieurs tableaux du même genre. Jugez plutôt! Photo Kunsthaus, Zurich 2020.


Pratique

«Landschaften, Orte der Malerei», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 8 novembre. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h.

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