Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich raconte à son public "Hodler, Klimt et les Wiener Werkstätte"

Hodler a triomphé à Vienne. Sa femme s'est meublée en style viennois. Les "Wiener Werkstätte" ont eu leurs magasins en Suisse. Tout finit par se rejoindre.

La présentation viennoise de 1904. L'un de premiers "white cubes"

Crédits: DR, Kunsthaus, Zurich 2021.

L’histoire commence à être bien connue. Elle a servi de fil rouge en 2018, lors de l’année marquant un peu partout le centenaire de la disparition de Ferdinand Hodler. La carrière de l’artiste, installé à Genève depuis 1871 à Genève, a littéralement explosé dans les pays germaniques après l’invitation reçue à exposer ses œuvres dans le cadre de la Sécession viennoise en 1904. Le quinquagénaire a alors vendu presque tout ce qu’il avait choisi de présenter. On a moins répété que le peintre avait surtout trouvé un client enthousiaste (et boulimique). L’industriel Carl Reiningshaus a acquis à lui seul treize toiles, dont les monumentaux «La vérité», «Le jeune homme admiré par les femmes» et «Le jour». Trois gros morceaux de l’œuvre, au propre comme au figuré (1).

Cet événement fondateur se retrouve bien sûr au cœur de l’actuel «Hodler, Klimt und die Wiener Werkstätte», que vient d’inaugurer le Kunsthaus de Zurich. Montée par Tobias G. Natter, le spécialiste de Gustav Klimt et d’Egon Schiele, l’exposition fédère cependant plusieurs points reliant l’artiste suisse à l’Autriche. Il y a d’abord, bien sûr, l’accrochage de 1904. Puis vient la commande, faite par Berthe Hodler et non par son mari, d’un mobilier viennois complet pour leur nouvel appartement du Grand Quai en 1913. L’affaire se termine par la tardive installation, en 1917, d’un double magasin des Wiener Werkstätte dans la Bahnhofstrasse zurichoise. L’Europe était alors en pleine guerre. Dirigée par Dagobert Peche, la luxueuse boutique ne vivra pas longtemps. Tout se terminera dès 1919, les Wiener Werkstätte opérant ensuite une nouvelle tentative à Lucerne. Un essai sans lendemain, sur lequel les historiens de l’art ne savent toujours rien.

Un mobilier surprenant

A partir de ces faits concomitants, il fallait construire une histoire. Le commissaire suit un ordre chronologique. Tout commence donc par la spectaculaire présentation de 1904. Elle avait alors fait sensation non seulement pas son contenu, mais par sa mise en scène. C’était l’une des premières fois que le public affrontait un de ces «white cubes» qui allaient avoir partie liée avec l’art contemporain. Tobias G. Natter n’extrapole pas ensuite sur l’Allemagne. On sait qu’elle va désormais faire partie des gros commanditaires de Ferdinand Hodler. Il y aura le décor pour l’hôtel de ville de Hanovre en 1913. Puis celui destiné à l’Université d’Iéna la même année. Chacun d’eux pourrait effectivement faire l’objet d’une exposition séparée. On sait que les rapports entre le Genevois d’adoption et l’Allemagne de Guillaume II ont été rompus par la signature de l’artiste sur un manifeste s’indignant du bombardement de la cathédrale de Reims en 1914.

Une paire de chaussures réalisées en 1912 pour Edith Schiele, la femme d'Egon. Photo Kunsthaus, Zurich 2021.

Mais ceci est une autre histoire. Il convenait plutôt de montrer aux Alémaniques les fauteuils, tables, lustres ou jardinières conçues par le grand architecte Joseph Hoffmann, à la demande de Madame Hodler, pour un intérieur romand voulu moderne. Cet ensemble, conservé pour moitié au Musée d’art et d’histoire de Genève (1) devait avoir l’air d’un ovni en son temps sur les bords du Léman, les jours où Berthe recevait. Si le peintre n’a jamais percé en France, malgré l’admiration qu’il suscitait depuis la présentation de «La nuit» à Paris en 1891, on pourrait en effet dire la même chose de la production des Wiener Werkstätte (fondés en 1904) en terres francophones. Cette version précoce de l’Art Déco devait sembler à Paris à la fois funèbre par l’adoption du noir et terriblement rigide de lignes.

Le baroque selon Dagobert Peche

Le gros morceau de l’exposition (présentée dans les anciens locaux de la Fondation Giacometti ,qui ressemblent à un appartement) reste cependant l’histoire du double magasin des Wiener Werkstätte. Il n’en subsiste quasi rien, à part des photographies en noir et blanc. Quelques meubles dispersés. Une élégante statue, ayant fini dans un musée allemand. Si la structure avait été imaginée par Hoffmann dans un immeuble 1880, aujourd’hui disparu, le local lui-même devait former un des chefs-d’œuvre de Dagobert Peche (1887-1923). Peche faisait partie des «ateliers viennois» depuis 1915. Son goût de la ligne courbe et du décor baroque le distinguait cependant de ses aînés. Il y avait chez lui une liberté et une fantaisie anticipant les recherches italiennes d’un Gio Ponti dans les années 20, voire le néo-rococo français de la fin des années 1930. De Peche, une grande salle du Kunsthaus propose de très nombreux projets. Les murs en sont littéralement couverts. Un tampon indique heureusement la destination zurichoise. Le tout a en effet fini dans des liasses de feuilles aujourd’hui conservées à Vienne.

Berthe Hodler chez elle en 1953. Photo RTS, Kunsthaus, Zurich 2021.

L’exposition se termine avec un petit film. J’ignorais que le Ciné-Journal Suisse, à une époque où notre télévision balbutiait encore, avait filmé Berthe Hodler chez elle au Grand Quai. En 1953, elle était veuve depuis déjà trente-cinq ans. Des monteurs ont ensuite utilisé une partie de cette pellicule pour illustrer sa vente après décès, en 1958. Un événement mondain, même si Hodler n’était alors plus à la mode. Les femmes sont en chapeaux dans la salle. Tout se voyait alors dispersé. Emietté. Et ce à une époque où les deux mots «Wiener Werkstätte» ne disaient plus rien à personne. Même en Autriche à mon avis, où les musées commençaient seulement à rouvrir après la guerre. L’histoire de l’art reste ainsi faite de disparitions et de retours en grâce. La Sécession viennoise devra attendre jusque dans les années 1980…

(1) Ils seront vendus après sa mort en 1929. D’où leur présence actuelle dans des musées helvétiques.
(2) Il en réapparaît parfois un élément en vente publique. La dernière fois, c’était chez Genève Enchères.

Pratique

«Hodler, Klimt, und die Wiener Werkstätte», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 29 août. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h. Un autre article suit sur le Klimt de Berthe Hodler.

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