Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich propose Kader Attia et son discours anti-colonialiste

L'exposition présente l'artiste franco-algérien au public alémanique. Le propos reste le même que d'habitude. La plupart des pièces présentées aussi. Il y a deux films en plus.

L'un de deux films, avec des statues africaines reproduites en 3D.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

Coucou, le revoilà! Kader Attia a beau s’attaquer aux pays occidentaux pour les culpabiliser sur leur passé colonialiste. Le Franco-Algérien n’en finit pas de se voir invité par les musées internationaux afin de livrer à leur public une leçon de morale visant à la repentance. En Suisse, l’homme était déjà venu dans l’ancien MCB-a de Lausanne, encore localisé à la Riponne. L’institution en avait profité pour lui faire quelque petits achats. C’était en 2015, et je vous avais alors parlé de «Les blessures sont là». Aujourd’hui le plasticien se retrouve pour quelques jours encore au Kunsthaus de Zurich avec «Remembering the Future». Le titre a changé, certes, mais le contenu reste sensiblement le même. Il faut dire qu’il illustre un discours par essence monolithique.

Kader Attia. Photo Camille Millerand, communiquée par le Kunsthaus, Zurich 2020.

Le musée zurichois connaît un chamboulement perpétuel avant l’ouverture de sa gigantesque annexe sur le Heimplatz à l’automne 2021, on le sait. L’exposition Attia occupe du coup les salles naguère réservées à la Fondation Alberto Giacometti (la suisse, pas la française). Cette position périphérique se trouve contrebalancée par une énorme tête, présentée devant la façade. Sur la place. Elle domine un socle conçu si en hauteur qu’il lui confère l’aspect d’une décapitation fichée sur une pique. L’habitué reconnaît là une des «gueules cassées» régulièrement convoquées par l’artiste, qui les fait sculpter en Afrique. Ces victimes de la Guerre de 1914-1918 lui semblent symboliser, avec leurs visages bien mal réparés par ce qu’on n’appelait pas encore la chirurgie esthétique, une civilisation commune devant panser ses plaies dans l’espérance d’une hypothétique cicatrisation. Dans une salle à l’intérieur, Kader Attia présente l’idée de manière plus glamour de réconciliation avec un miroir cassé en deux, et recollé avec des bandes adhésives.

Un enfant de la banlieue

Pour ceux qui ne le connaîtraient pas (mais ils doivent se raréfier dans les milieux culturels!), Abdelkader Franck Attia est né en 1970 à Dugny, dans la grande banlieue parisienne. Parents d’origine algérienne. Education à Sarcelles, cité satellite de réputation difficile. Il commence par y vendre au marché, presque enfant. Remarqué ensuite par son professeur de dessin, l’adolescent passe aux Arts appliqués et visite le Louvre. Il parvient ainsi à faire des études qui lui seraient «normalement» restées fermées. Le débutant les termine à Barcelone, puis part pour Berlin. C’est le début d’une carrière, assez lente au départ, qui passe par une Documenta de Kassel en 2012 ou un Prix Marcel Duchamp quatre ans plus tard. Les galeries suivent. On a notamment vu Attia à Art/Unlimited, en marge d’Art/Basel, avec une énorme installation.

Les "gueules cassées". Photo Kader Attia, communiquée par le Kunsthaus, Zurich 2020.

Le credo de Kader, transformé depuis en fonds de commerce, c’est l’anti-colonialisme. Un thème encore tiède dans le monde de l’art vers 2000, mais aujourd’hui brûlant. Le public alémanique, qui n’avait jamais vu le Français auparavant, en prend ainsi plein la gueule (pas forcément cassée!). Amplement développé, le sujet forme la trame des quelque sept salles occupées par Attia. On sait que ce dernier, avec sa résidence La Colonie, fermée près de la gare du Nord cet été faute de financement, voulait créer une plateforme de discussions. Il s’agissait surtout d’un lieu fréquenté par des «indigènes de la République», avec tout ce que cela peut supposer de communautarismes et d’anti-racismes devenus eux-mêmes racistes. Il y a quelque chose d’ambigu chez Attia, qui se retrouve à la fois cajolé par le système et pourfendeur de ce dernier.

Les restitutions refont surface

Beaucoup de pièces présentées à Zurich ont déjà été vues ailleurs. C’est normal. La nouveauté (en tout cas pour moi) réside dans la projection de deux films. Très longs. Il y est avant tout question d’appropriations coloniales et de restitutions. On reconnaît là un des grands thèmes du moment. Le spectateur y retrouve comme de juste Bénédicte Savoy, co-auteure avec Felwine Sarr du rapport (très critiqué) commandé par le président Macron. Elle y répète d’un air maussade ses conclusions. Il n’y a eu que des vols sur le Continent noir. Notons que, comme toujours, il reste ici question de la seule Afrique. Tout aussi durement colonisée dès la fin du XIXe siècle, l’Asie reste comme hors-jeu. Du reste, les statues disposées dans l’immense salle, dont le fond sert d’écran, sont des copies, en impressions 3D, de chefs-d’oeuvre devenus emblématiques du Congo ou du Togo.

Le transport de la tête à l'extérieur. Photo Kader Attia, Swissinfo.

Difficile de dire l’impact d’une telle exposition en Suisse alémanique. Il me semble pourtant qu’elle fait difficilement le poids face à «Fiction Congo». La manifestation présentait simultanément, l’an dernier au Museum Rietberg, l’art ancien et contemporain de l’ex-colonie belge. Plus les œuvres conçues par les membres de la diaspora, notamment de ceux aujourd'hui localisés à Zurich. Tout s’y voyait dit et montré de manière très subtile. Très complexe. Très valorisante. A côté de ce livre ouvert sur le futur, «Remembering the Futrure» prend un air de pamphlet et de redite. Attia vise souvent juste, mais il a tendance à taper comme un sourd. Esthétiquement, tout cela reste en plus assez pauvre. Nous sommes pourtant dans une exposition, et non dans un «meeting».

Pratique

«Kader Attia, Remembering the Future», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 15 novembre. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h.

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