Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich marie Alberto Giacometti et l'art européen du XXe siècle

La Fondation a bougé dans le musée. Un étage bas donne de l'intimité au sculpteur, mis en compagnie de Dubuffet, Wols, Miró, Veira da Silva ou Rebecca Warren.

La "Fantaisie chromatique" d'Augusto Giacometti (1914)

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

Les journalistes, comme le public, n’en ont aujourd’hui plus que pour les expositions temporaires. Je veux bien que les premiers se situent toujours davantage dans l’éphémère, mais tout de même. Quant aux seconds, ils n’ont selon moi aucune excuse. Il y a longtemps que les musées sérieux ne possèdent plus d’accrochage permanent, valable une fois pour toutes. Une petite éternité. Ils sont aujourd’hui dans le «semi-permanent». Une expression se signifiant par ailleurs pas grand-chose. La mise en place semi-permanente peut durer à peine un an, alors que par la force des choses l’«Olivier Mosset» du Mamco genevois (1) se sera étiré en 2020 sur neuf mois. Le temps d’une gestation humaine, ici sans accouchement final.

Je vous ai raconté il y a quelques semaines que l’exposition Kader Attia du Kunsthaus de Zurich (terminée depuis le 15 novembre) occupait au rez-de-chaussée les espaces traditionnellement dévolus à la Fondation Alberto Giacometti. Au jeu des chaises musicales, la chose signifie que le sculpteur est allé se faire voir ailleurs. Il occupe pour quelques mois (ou davantage) un espace au premier étage dans l’aile des années 1970. Un lieu sous-exploité, alors qu’il offre de grands avantages. Si l’architecture n’a pas bien vieilli (mais elle avait déjà mal commencé!), les volumes se prêtent à des présentations intimes. Un manque cruel à l’heure actuelle. Une forme de mégalomanie du genre éléphantiasis pousse les institutions à concevoir des salles toujours plus vastes, en accord avec la création contemporaine. C’est faire bon marché de l’art du XXe siècle, qui se contentait de dimensions plus raisonnables. N’oublions pas qu’à cette époque tout tableau ou presque commençait sa vie au dessus d’un canapé.

Bas de plafond

Ainsi en va-t-il des réalisations dues aux Giacometti père et fils, même si Alberto a donné vers la fin dans le monumental. En charge de l’art moderne, Philippe Büttner a donc fait créer par un scénographe des espaces proportionnels à ce qui devait se voir montré. Pour une fois au Kunsthaus, les œuvres de moins d’un mètre de haut ne flottent pas. Les murs se sont vus repeints en gris, ce qui nous débarrasse pour une fois d’un blanc cuisine commençant à devenir insupportable. Il y a par terre des plateaux, posés à trente centimètres environ du sol. La présence d’un escalier monumental a nécessité dès l’origine la création de plafonds bas. Les éclairages artificiels (le lieu ne possède pas de fenêtres) sont doux et caressants. Aucun rapport avec cette lumière crue donnant souvent aux œuvres un aspect de cadavre rangé dans une morgue. Pour un peu, le public se croirait non pas chez lui (à moins de disposer d’une colossale fortune), mais en visite chez des amis.

"La lampe" de Giovanni Giacometti. Portrait de famille. Photo Kunsthaus, Zurich 2020.

Alberto Giacometti occupe bien sûr la vedette. L’essentiel de sa fondation suisse se trouve ici, même si elle a consenti des dépôts de longue durée à Bâle et dans d’autres cités alémaniques. Sa présentation reprend les idées développées lors de la grande exposition du Kunsthaus en 2016. Philippe Büttner, qui est un interlocuteur et un conférencier très agréable (1), en était du reste déjà le commissaire. Il y a donc pour Alberto des murs-vitrines avec des rayons ou une table (parfois ornée d’un bouquet sec) évoquant l’atelier d’artiste. La chose permet de multiplier, mine de rien, les œuvres sans donner une impression de surcharge. La présence d’œuvres de Giovanni Giacometti ajoute un côté famille. Notez que l’accrochage comprend aussi une œuvre abstraite («Fantaisie chromatique») de leur cousin Augusto. Un chef-d’œuvre des années 1910. Le rapprochement eut peut-être déplu aux intéressés, vu les dissensions claniques. Mais après un siècle, il doit y avoir prescription.

En contexte

La nouveauté est de ne pas laisser la sainte famille grisonne toute seule. La chose a permis, même dans un espace cathédrale contigu (lui aussi remodelé), de présenter au mieux les collection du XXe siècle d’un musée bénéficiant par ailleurs de beaucoup de prêts amicaux. Les années 20 de Giacometti s’accordent aux cubistes. Il y a, sortis des limbes, quelques Miró dont une étrange sculpture peinte évoquant un transistor radio des années 1960. Un Wols, artiste trop rarement montré. Veira da Silva, qui bénéficie étrangement de l’effet #metoo. Bazaine, un autre grand négligé. Deux grands Nicolas de Staël des débuts (1946 et 1951), avant la débauche colorée de la période d’Antibes. J’avoue ne jamais les avoir vus avant, mais le Kunsthaus recèle tant de choses dans ses caves... Un des fameux portraits de Dubuffet brossés vers 1950. Bref, tout ce qu’il faut avoir. Il y a même l’indispensable écho contemporain. Je veux parler là d'une présentation de statues longilignes signées Rebecca Warren, artiste anglaise née en 1965. Une achetée. Trois prêtées. La bonne affaire (2).

Particulièrement réussie, cette présentation offre aussi quelque chose de rassurant. La mise en scène reste en effet le côté faible du Kunsthaus, ce qui trahit parfois un défaut de conception. L’exposition sur les années 1920 de cet été et celle sur le romantisme en Suisse de cet automne contiennent ainsi des œuvres remarquables sans que la sauce prenne jamais. C’est bien, mais c’est raté. Le Kunstmuseum de Bâle réussit presque toujours mieux ses coups. Il faut absolument (du moins selon moi) que le mastodonte zurichois rectifie le tir avant d'accomplir son saut dans le vide l’année prochaine. Il faudra un accrochage parfait au grand musée à venir. Il n’y aura plus, comme maintenant, l’excuse du proche déménagement. Le résultat devra donner l’idée d’un aboutissement pour ne pas dire d’un accomplissement. Ainsi soit-il!

(1) Philippe Büttner est en plus parfaitement bilingue, francophone par sa mère.
(2) Il y a aussi un cagibi pour les Fischli & Weiss.

Pratique

Kunsthaus, 1 Heimplatz, Zurich, durée indéterminée. Tél. 044 243 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, les mercredis et jeudis jusqu’à 20h.

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