Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus de Zurich en revient à Oscar Kokoschka. Une réussite totale!

L'Autrichien n'y avait plus été présent depuis une trentaine d'années. Le musée, qui détient de lui une douzaine de toiles, propose une rétrospective couvrant toute sa carrière.

"Autoportrait aux bras croisés", 1923.

Crédits: Kunstsammlung Chemnitz, Fondation Oscar Kokoschka, Pro Litteris

Oscar Kokoschka (1886-1980) est au Kunsthaus. L'éternel retour. La première fois que le public zurichois a vu ici plusieurs de ses œuvres, c'était en 1913. Je me demande bien ce qu'il a pu en penser. Puis il y a eu une exposition collective de Viennois courant 1918. En pleine guerre. Est ensuite venue la vraie rétrospective d'un artiste déjà confirmé en 1927. Et ainsi de suite... Avec un arrêt tout de même. Le dernier tribut que lui ait offert le musée alémanique remonte à la fin des années 1980. Je m'en souviens très bien. Et l'actuel a bien failli ne pas avoir lieu.

Je m'explique, ou plutôt Christoph Becker, le directeur de l'institution le fait lui-même dans la préface du catalogue, que j'ai lu dans sa version anglaise. «Depuis de nombreuses années, notre équipe curatoriale discutait du projet. Nous hésitions. La peinture de Kokoschka reste-t-elle intéressante aujourd'hui? Quelle est sa contribution à l'art du XXe siècle? Les thèmes abordés sont-ils encore relevants pour le public contemporain?» J'abrège. Il est clair qu'en se posant des questions aussi oiseuses, mais typiquement intellectuelles, l'affaire ne pouvait guère progresser. A grand tort. L'exposition finalement assumée par Cathérine Hug forme non seulement une réussite en ce qui concerne le choix des œuvres, mais un succès populaire. Le jour où je l'ai vue en tout cas (c'était le 30 décembre), l'immense salle temporaire du Kunsthaus était bondée.

Débuts fracassants

Le parcours entend englober le parcours entier d'OK (c'est ainsi que l'Autrichien signe toujours). Là réside la difficulté. Je doute que la période allant jusqu'à la guerre de 1914, quand il devient le troisième membre d'une sorte de Trinité dont les deux autres seraient Gustav Klimt et Egon Schiele, pose un quelconque problème. Ses peintures religieuses, ici proposée dans un petit cabinet peint en rouge, comme ses portraits renouvellent les deux genres. Les effigies surtout. Kokoschka figure et défigure à la fois. On peine à croire que le portrait d'Adolf Loos, précédé par un dessin magistral, soit celui d'un architecte de moins de quarante ans. Quant aux femmes, elles prennent en général un méchant coup. Il leur fallait du courage, mais aussi une certaine dose de lucidité, avant de s'installer derrière le chevalet du jeune maître. Une petite section se voit dévolue aux rapports tourmentés de ce dernier avec Alma Mahler. Une muse pas très amusante. Quand elle le quittera, il la remplacera par une poupée à son image (1).

Les années 1920, après l'écroulement fracassant de l'Empire austro-hongrois, restent encore acceptables par tous. Kokoschka commence alors à beaucoup bouger. Le sous-titre pour le moins racoleur de l'exposition dit du reste «expressionniste, migrant et européen», ce qui me semble plutôt léger si l'on pense à la situation des migrants actuels. Le quadragénaire enseigne à Dresde. Puis un de ses marchands le persuade de faire des portraits non plus de gens, mais de villes. Le paysage, très neutre, se vend bien. OK plante donc son chevalet partout, y compris en 1923 sur les bords du Léman. Il ignore alors qu'il finira ici sa vie, s'y installant en 1953 pour trois décennies. La situation s'alourdit bientôt. Vienne la rouge tend à passer au marron dès 1934. Il la quitte pour Prague où il rencontre Olda, qui devient son épouse. Ils fuiront ensemble à Londres, devenant Britanniques en 1947. L'actuelle rétrospective nous vaut ainsi d'étranges tableaux politiques, réalisés pendant le conflit, qu'on n'a guère l'habitude de voir. Ils se veulent courageusement choquants.

Renouvellement baroque

L'après-guerre commence d'une manière erratique. Paysages toujours. Portraits aussi, qu'il me semble difficiles de qualifier de mondains vu les résultats presque agressifs. C'est donc enfin la Suisse. OK y conçoit aussi bien des décors de théâtre (je me souviens d'en avoir vus au Grand Théâtre de Genève) que d'immenses décorations. L'homme sent alors que son inspiration doit se renouveler. Il choisit de le faire par le grand baroque. Un art du mouvement. Cathérine Hug est parvenue à importer à Zurich deux immenses triptyques, l'un de Hambourg, l'autre de Londres. Le second, restauré pour la circonstance, constitue une commande du comte Seilern, qui a refondé la Collection Courtauld en y ajoutant son immense collection de peintures anciennes riche en Rubens. Kokoschka tente pour Seilern de rivaliser avec Le Tintoret ou Tiepolo. Il raconte une histoire assez échevelée de Prométhée. Quelque chose de très éloigné du goût des années 1950.

La fin (dont la Fondation Kokoschka créée par sa veuve Olda et déposée au Musée Jenisch de Vevey possède un riche ensemble) marque un dernier changement. Comme le vieux Picasso, dont il a atteint l'âge, Kokoschka se laisse aller. Il peint avec rapidité et fougue des œuvres dont le catalogue assure qu'elles se rapprochent de la «bad painting» américaine d'alors. C'est une opinion. Mais il faut admettre, et c'est sans doute ce qui a dû emporter le morceau lors des «brain brainstormings» précédant la décision de faire l'exposition, qu'OK se propulse en effet d'un coup du côté des modernes. Voire des contemporains. Il annonce le grand retour de la peinture dans les pays germaniques avec Georg Baselitz ou Markus Lüpertz.

Un portrait historique

Proposé dans un décor sans grande imagination, l'exposition suscite ainsi sans peine l'adhésion. Comme le Delaunay qui l'a précédée ici, il s'agit d'une réussite, qui ira ensuite au Leopold Museum de Vienne. Il y a là en plus des tableaux rares, le Kunsthaus proposant par ailleurs des dessins et quelques gravures. Toutes ces toiles ne proviennent pas de cieux exotiques. Le musée zurichois possède d'OK une douzaine d’œuvres, dont certaines n'ont pas dû voir la lumière depuis longtemps. Je pense à «La source» de 1922, repris en 1938, à «What Are We Fighting For» de 1943 ou au grand «Portrait de Ferdinand Bloch-Bauer» de 1936. Le nom vous dit sans doute quelque chose? Il s'agit bien du mari d'Adèle Bloch-Bauer. La dame du Klimt, morte en 1925. L'Autrichien a pu gagner la Suisse en 1938. Zurich, ou il est mort en 1945, l'a assigné à résidence dans un cinq étoiles, histoire d'en tirer de l'argent. Il a néanmoins donné son encombrante effigie au Kunsthaus. Un beau cadeau. Ce que je viens de vous dire est loyalement écrit sur l'étiquette placée à côté du tableau.

(1) On la voit dans sa reconstitution proposée en 2007 par le Vaudois Denis Savary.

Pratique

«Kokoschka», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu'au 10 mars. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le mercredi et le jeudi jusqu'à 20h.

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