Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus d'Aarau récapitule pour nous "La sculpture suisse depuis 1945". C'est abondant!

Il y a là 220 pièces dues à 150 artistes. De quoi s'y perdre. Mais la somme d'informations se révèle fondamentale. Une future base de travail pour historiens.

L'autoportrait d'Urs Lüthi dans la première salle.

Crédits: Urs Lüthi, Kunsthaus, Aarau 2021.

La statuaire reste moins populaire que la peinture. Elle se révèle aussi peu commerciale, que ce soit sur le plan du marché de l’art ou celui des expositions muséales. Hors de Michel-Ange, Rodin ou Alberto Giacometti point de salut. Coup de chance! Ce dernier fait par définition partie de «La sculpture suisse depuis 1945», qu’héberge depuis la mi-juin le Kunsthaus d’Aarau. Une manifestation pour le moins boulimique. Il se retrouve là 220 œuvres émanant de 150 artistes. Pour les courageux, il y a encore le parcours en ville, afin d’accéder au monumental. Par beau temps, ce qui se fait rare cet été, le public peut ainsi découvrir cette expression délaissée en version XXL.

Des salles trop blanches et un peu chargées. Et encore est-on ici face aux grandes pièces! Au premier plan, Otto Bäninger. Au fond, Germaine Richier. Photo Kunsthaus, Aarau 2021.

Temple de l’art suisse désormais placé sous la houlette de Katharina Ammann, le Kunsthaus a pris l’habitude de proposer de grandes synthèses sur les aspects négligés de la production helvétique du XXe siècle. Il y a eu le pop-art. Le surréalisme. La présentation de la Collection Coninx, déposée en grande partie ici, a également permis de survoler l’expressionnisme local, aujourd’hui mis en valeur au Kunst Museum de Winterthour. Pas étonnant donc que le lieu veuille pour une fois quitter le bi pour le tri-dimensionnel. Peter Fischer, commissaire invité, s’est chargé de faire les recherches, puis le tri. Il a été assisté d’Anouchka Panchard. On n’est jamais trop pour une entreprise aussi lourde. Aussi l’équipe s’est-elle adjointe Sabrina Negroni et Seraina Peer afin de former un quartet.

Les Anciens et les Modernes

La parcours commence, dans la partie du bâtiment conçue par les duettistes Herzog & DeMeuron, par une grande salle pouvant passer pour un point d’aboutissement. Autour d’un énorme X brillant et noir accouché par Ugo Rondinone, se retrouvent ainsi un champignon de Sylvie Fleury à la couleur toxique, un Valentin Carron, un Markus Raetz, un autoportrait d’Urs Lüthi vieilli et un Doris Stauffer. Cette dernière porte le premier nom ne disant rien. Que représente pour les Romands Doris Stauffer? La sélection liminaire dont je vous parle fait suite à un gratte-ciel formé de palettes colorées en plastique signé Gilles Porret dans le hall. La suite apparaîtra donc, comme naguère au cinéma, sous forme d’un long flash-back. Fondu au noir, et le visiteur se retrouve au sortir de la guerre avec un «David» en pantalons de Kurt Geiser daté 1944.

Le "David" de Geiser (1944) . Un point de départ. Photo Succession Kurt Geiser, Kunsthaus, Aarau 2021.

Kurt Geiser fait partie des Anciens. Les Modernes pointent déjà leur nez avec, au milieu, des gens n’ayant pas encore franchement choisi leur camp. La querelle ne sera pas longue. Les traditionnels vont vite disparaître, au propre comme au figuré. Cet art fait de pierre et de bronze commence seulement à refaire surface, avec souvent de bonnes surprises. Restait à décider pour l’équipe du Kunsthaus ce qu’était désormais devenu la sculpture, et aussi qui a droit au pavillon suisse. Pas si simple à régler que cela! C’est à Berne en 1969, je le rappelle, que l’exposition historique d’Harald Szeemann à la Kunsthalle «Quand les attitudes deviennent forme» a fait entrer le mou ou le tas informe dans l’art 3D. Et pour ce qui est de la nationalité, il fallait se montrer large. La Française Germaine Richier a suivi en Suisse son époux Otto Bänninger, dont elle devait divorcer pour divergence d’opinion esthétique. L'Américaine Niki de Saint Phalle a travaillé à quatre mains avec Jean Tinguely. Et il fallait aussi bien faire une petite place aussi bien à Zoltan Kemeny qu’à Daniel Spoerri, voire à Ben. Pourquoi pas Ben Vautier après tout? (1)

Trop petit souvent

A force d’admettre des gens, puis encore des gens dans le panorama final, les commissaires sont hélas arrivés à une boulimie d’œuvres. Il ne se révèle en outre pas si simple d’exposer de la sculpture. Cette dernière exige du vide autour d’elle, comme certaines musiques ont paradoxalement besoin de silence. Le danger à éviter se révélait ici d’une part l’accumulation. L’autre tendance à bannir était celle de montrer des œuvres plus petites afin d’en réunir davantage. Une sorte de bimbeloterie. Aarau est hélas selon moi tombé dans les deux travers. Il devient du coup difficile pour le visiteur de détailler une pièce sans la voir parasitée par deux autres. L’œil n’a ici jamais droit au repos. L’exposition se veut certes exhaustive. Mais quand on est «exausted» en anglais, la chose signifie bien que l’on est épuisé… ou évacué.

Une fusée de Sylvie Fleury. Photo Sylvie Fleury, Kunsthaus, Aarau 2021.

Ce bourrage semble bien dommage, dans la mesure où les propositions se révèlent pour la plupart au moins intéressantes. Le visiteur cultivé lui-même apprend de nouveaux noms. Il situe mieux une œuvre donnée dans un courant artistique. Le seul bénéfice global se révèle en fait l’idée de richesse et de multiplicité. Il s’est créé beaucoup de choses belles, nouvelles et curieuses en Suisse (ou dans son immédiate orbite) depuis 1945. Nombre d’entre elles sont dues à des femmes, passant pourtant pour largement minoritaires dans le domaine tri-dimensionnel.

Mise-à-plat

L’exposition, dont les amateurs ne doivent bien entendu pas faire aujourd'hui l’économie, ressemble du coup à une base à partir de laquelle il serait permis d’aller plus loin. A un nœud ferroviaire, dont partiraient de multiples embranchements. Styles. Matières. Personnalités à mieux cerner. Tout pourrait maintenant se voir exploré. Parler de brouillon pour «Schweizer Skulptur seit 1945» me semblerait pourtant méchant et injuste. Nous sommes plutôt ici face à une gigantesque mise-à-plat en forme d’inventaire des possibles. Voilà qui me semble nettement plus positif!

(1) Pour le grand Hans Josephson, les choses demeuraient plus simples. Emigré en Suisse via l'Italie en 1941, cet Allemand de Königsberg a passé plus de septante ans à Zurich!

P.S. La cour conçu par les Herzog&DeMeuron abrite un énorme marteau de bois imaginé pour le lieu par le Genevois Charles de Montaigu. Spectaculaire!

Pratique

«Schweizer Skulptur seit 1945, Aargauer Kunsthaus, Aargauerplatz, Aarau, jusqu’au 26 septembre. Tél.Tél. 062 835 23 30, site www.aargauer-kunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h.

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