Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus d'Aarau propose sa "Big picture". L'art contemporain voit grand

Les oeuvres proposées appartiennent presque toutes à l'institution. Elles vont des années 1980 à nos jours. Le concept de monumentalité n'a parfois rien à voir avec la taille. Il y a des polyptyques et des séries.

Un visiteur devant les huit jambes colossales de Balthasar Burkhardt.

Crédits: Keystone

Il y a des gens qui voient grand. Les artistes contemporains, en particulier. Notez que ce n'est pas une nouveauté. Elle date de l'utilisation de la toile comme support pictural. On ne peut pas dire que les compositions religieuses du Tintoret ou de Véronèse, réalisées vers 1560, soient des miniatures. Au XIXe siècle, il fallait faire énorme pour se voir remarqué dans les Salons. Georges Rochegrosse était un champion du genre. Son «Dernier jour de Babylone» mesurait 63 mètres carrés. Avec les tragiques conséquences que cela suppose. Le «Dernier jour» est perdu. Le gigantisme suppose de trouver un endroit pour mettre les choses ensuite. Une galeriste genevoise (non, vous n'aurez pas le nom!) m'a avoué l'autre jour que les immenses monochromes d'un de ses artistes (que je ne nommerai pas), organisée dans un centre d'art, avait fini à la poubelle. Peut-être a-t-on juste récupéré des métrages de toile réutilisables.

Le Kunsthaus d'Aarau aime bien ce qui est grand. La preuve! Il propose aujourd'hui «Big Picture», puisque tout se dit mieux de nos jours en anglais, surtout dans le (petit) monde du contemporain. Les énormes pièces sont redevenues progressivement à la mode dans les années 1950, à partir des Etats-Unis, où le pop-art utilisait déjà souvent de vastes surfaces. C'est un signe de puissance, notamment économique. Comme me le rappelle souvent un marchand: «Les gens riches disposent en général de beaucoup de place.» On sait que la photographie, représentée de manière incidente par l'actuel accrochage d'Aarau (Hannah Villiger, Fiona Tan...), a connu depuis vingt ans le même phénomène d'éléphantiasis. Il faut aujourd'hui agrandir au maximum afin d'entrer dans le réseau des galeries d'art chères. L'ennui, c'est que les auteurs de ces monstres intransportables étalent parfois du vide. La taille ne modifie malheureusement pas le contenu.

Focalisation sur la Suisse

La présentation du Kunsthaus se concentre sur l'art suisse. Normal! L'institution aujourd'hui dirigée par Madeleine Schuppli (on a longtemps connu le charismatique Beat Wissmer à ce poste) possède un fort ancrage helvétique. C'est du reste sa force. Le Kunstmuseum de Bâle ou le Kunsthaus de Zurich se sentent plutôt portés vers l'international, qui vaut par définition plus cher. L'amateur sait du coup qu'il trouvera en Argovie les grandes présentations, actuelles ou rétrospectives, concernant la production nationale (je sais, ce dernier mot hérisse certains...). Je rappellerai juste les passionnants panoramas du pop art ou, tout récemment, du surréalisme en Suisse. Cette dernière manifestation a du reste connu une étape réduite à Lugano. Les collections du Kunsthaus (et le musée consacre en ce moment son étage aux 75 ans de ses Amis) se concentrent du coup sur un terrain local, remontant parfois jusqu'au XVIIIe siècle. Le lieu n'en reste pas moins prioritairement tourné vers les XXe et XXIe.

Je vois que m'égare dans les généralités. L'exposition, maintenant! Elle regroupe au rez-de-chaussée (dont les salles forment une sorte d'anneau dans le nouveau bâtiment conçu dans les années 1990 par les Herzog et DeMeuron) des créations qui ne sont pas forcément gigantesques en elles-mêmes. Il y a aussi des polyptyques et des séries. La plus abondante de ces dernières apparaît celle de Fiona Tan, qui a composé dans «Populi Switzerland» (2010) une sorte de monument (au sens propre) avec 254 photos trouvées des années 1960. Elles viennent rappeler le temps devenu lointain des album familiaux. Il y a aussi, à l'entrée, huit jambes masculines. Elles ont été tirées en noir et blanc, chacune sur trois mètres de haut, par Balthasar Burkhardt en 1986. A l'horizontale cette fois, je citerai les 42 planches laquées entre 1987 et 1990 par Adrian Schiess. Le Kunsthaus a aussi inclus des objets comme l'étonnant meubles à tiroirs (on ose les ouvrir) conçu l'an dernier par l'omniprésent Augustin Rebetez. Ou le paravent à 65 feuilles (des feuilles de verre) d'Hugo Suter. La chose se révèle si vaste que le paravent se déploie sur deux salles entières...

Aucun style particulier

Basée à quelques œuvres près sur les collections du Kunsthaus, l'exposition actuelle ne promeut aucun style particulier. Elle part dans toutes les directions, histoire de montrer que la taille reste indépendante du message délivré. Christian Philippe Müller a imaginé en 1994 une sorte de kiosque reflétant la conception muséale de l'art contemporain en Suisse à l'époque. Markus Raetz, dont une toile flottante fait l'affiche, dispose de toute une salle pour aligner des centaines de profils dessiné dans l'espace au moyen de fils de fer. Didier Rittener propose son vaste dessin (déjà vu au Musée Jenisch de Vevey) où il a reproduit les pommiers figurant dans les Jardins d'Eden, de Mantegna à Dürer en passant par Goltzius. Un verger à la fois historique et poétique. Douze photos d'Hannah Villiger, représentant des fragments de corps féminins un peu flous, se voient regroupées à la manière d'un retable d'église. Tout peut ici cohabiter. Même le minuscule trouve sa place quelque part. Un paradoxe. Je pense aux douze paysages de Michel Grillet dans une vitrine, grands comme des boutons de manteau.

Le Markus Raetz qui fait l'affiche. Photo fournie par le Kunsthaus d'Aarau.

Cette exposition très réussie n'est pas la seule qu'offre en ce moment le Kunsthaus d'Aarau. Le sous-sol est voué à la création brute avec «L'art dans le secret». L'occasion pour l'institution d'aérer ce qu'elle possède en ce domaine. Pour que l’accrochage trouve une cohérence, il y a en revanche fallu là de nombreux prêts de la Collection lausannoise. Le premier étage rend donc hommage aux donateurs que deviennent souvent des Amis. Il y a aux murs de très bonnes choses, dont plusieurs entrées récentes. Parmi elles figure un «Bulovistan» de Renée Levi, divisé en plusieurs parties accolées les unes aux autres. L’œuvre aurait tout aussi bien pu se trouver au rez-de-chaussée. Elle mesure onze mètres cinquante de marge. Qui dit mieux?

Pratique

«Big Picture», Kunsthaus, Aargauer Platz, Aarau, jusqu'au 28 avril. Tél. 062 835 23 30, site www.aargauerkunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu'à 20h.

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