Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus d'Aarau donne dans le grand spectacle avec Julian Charrière. A voir!

"Towards No Eartlhy Pole" propose au visiteur un voyage à travers les glaces et les pierres erratiques. Une oeuvre d'art totale du plasticien morgien, âgé de 33 ans.

Les fleurs cryogénisées.

Crédits: Julain Charrière, Kunsthaus, Aarau 2020.

Je voulais voir l’exposition à Lugano. Je me disais qu’aller au LAC au bord du lac était assez chic, même si le jeu de mot ne fonctionne pas en italien. Et puis, de report en procrastination, j’ai laissé le temps courir. Je m’en suis voulu. C’était oublier qu’une grosse exposition Julian Charrière se monte aujourd’hui en coproduction. Pas avec la Suisse romande, curieusement. L’artiste est pourtant de Morges. Le cours de rattrapage se donne aujourd’hui au Kunsthaus d’Aarau, qui constitue une excellente adresse. Il s’agit du temple de la création helvétique, ancienne ou moderne. Je vous rappelle juste les expositions importantissimes que le lieu a voué au pop art suisse, puis au surréalisme national. Ces manifestations serviront désormais de références.

Les rochers de lettrés faits de restes d'ordinateurs fondus dans les hauts fourneaux Thyssen. Photo Julian Charrière, Kunsthaus, Aarau 2020.

Avec Julian Charrière, le musée désormais dirigé par Katharina Ammann s’attaque à un artiste contemporain. On ne peut plus parler à son propos d’«émergence». Il paraît à la fois proche et lointain le temps où j’ai vu pour la première fois Julian dans l’ancien MCB-a de Lausanne. Le débutant avait à l’époque gagné un prix local, du genre Manor. La chose lui donnait droit à une présentation plus développée. J’ai ensuite retrouvé le Vaudois à la Villa Bernasconi de Lancy, qu’il occupait avec son compère Julius von Bismarck. Un plasticien de l’extrême (1). Rencontre très agréable. L’homme déjà confirmé n’avait pas pris la grosse tête. Ce fut ensuite la Biennale de Venise, en sélection officielle à l’Arsenale. Puis par-ci par-là avec une grande pièce, ce qui le desservait un peu. Julian Charrière se marie mal avec d’autres gens. Bien que composé de créations remontant à des périodes différentes, «Towards No Earthly Pole», au Kunsthaus d’Aarau constitue ainsi une œuvre d’art totale. Genre germanique s’il en est. Mais après tout, le Romand n’est-il pas aujourd’hui installé comme bien d’autres à Berlin?

Photos irradiées

A 33 ans seulement (l’âge du Christ, mais les choses semblent ici mieux se passer!), Julian occupe en ce moment le rez-de-chaussée du Kunsthaus. Le parcours commence en douceur. Il y a dans la première salle quatre photos paradisiaques avec cocotiers. Du reste, ses noix se trouvent sur une sorte de traîneau. Mais attention! Si les images sont mouchetées, c’est parce qu’elle ont été saupoudrées au tirage par du sable irradié provenant de Bikini, île désormais interdite. Et les noix se retrouvent entourées d’un plomb protecteur. Vrai ou faux? Là réside toute l’ambivalence. Le Morgien, qui se présente comme un explorateur et un risque-tout, est-il sincère ou nous mène-t-il parfois en bateau? Je vous donne ma réponse. Elle vaut ce qu’elle vaut. Si tout est vrai, je salue l’exploit et le courage. S’il se trouve là une part d’imagination, et donc d’imaginaire, je dis chapeau bas devant l’artiste. La capacité d’invention m’a toujours paru une chose extraordinaire.

La fontaine de feu. Sans trucages. Photo Julian Charrière, Kunsthaus, Aarau 2020.

Tout continue avec des fleurs cryogénisées. Une archéologie du futur fort peu écologique (nous sommes à moins 196 degrés). Une archéologie en péril comme un mur romain ou un temple syrien. Décrochez la prise, et il ne resterait plus rien de ces très esthétiques glaciations. Suivent les colonnes de sel séché venant des Andes boliviennes, avec leur lithium. Présentés comme des pains surprise, ces empilements étaient à Venise. Il y a ensuite des pierre erratiques percées de trous. Les «carottes» qui en ont été retirées sont présentées au sol, enrichies de cuivre, d’or ou d’argent. Un choc. On en prend plein la gueule. D’autre pierres se trouvent tout au long des salles, aux murs de plus en plus sombres. Il y a des amalgames issus d’appareils technologiques fondus dans les hauts fourneaux Thyssen (un nom de musée!). Ils évoquent les rochers des lettrés chinois. Il se trouve aussi de grands blocs d’obsidienne noire, partiellement polis. Nous sommes avec ces somptueuses sécrétions volcaniques aux confins de la pierre et du verre. Les visiteurs se retrouvent ainsi face à un artiste disposant désormais de gros moyens. Les œuvres sont d’ailleurs en bonne parties fournies par des galeries de Zuoz, dans les Grisons, mais aussi Berlin et New York…

Un film tourné avec des drones

L’exposition culmine avec un film produit cette année. Présenté dans une salle gigantesque sur un écran qui ne l’est pas moins, il se présente comme un plan unique de glacier caressé sous une lumière lunaire. Aucun être humain, comme toujours chez Julian Charrière (2). Des drones ont survolé des pics et des crevasses. Il y a à l’occasion un peu d’eau qui coule, allusion sans doute au réchauffement terrestre. Là également, je me suis demandé par instants si c’était, comme dit le vulgaire, du lard ou du cochon. Il m’a semblé à un moment voir des draps blancs bouger. Je sais qu’on recouvre depuis quelques années des glaciers afin de ralentir leur fonte, mais quand même. N’y aurait-il pas ici un peu de maquette? Je me disais à ce propos la même chose qu’un peu plus tôt. Ce serait encore plus génial s’il y avait quelque part un truc.

Le film avec drone. Photo Julian Charrière, Kunsthaus, Aarau 2020.

Car il y a bien quelque chose de génial dans ce parcours de train fantôme nous menant du Kunsthaus au Kunsthaus. Un peu bricolée au départ, la création de Julian vise aujourd’hui à une sorte d’esthétisme fantastique. C’est à la fois réel et rêvé. Il s’agit bien sûr de faire réfléchir le visiteur sur l’anthropocène. Mais il faut aussi le transporter, comme dans certaines extases. Je suis ainsi ressorti de «Towards No Earthly Pole» renversé, au propre comme au figuré. La chose tient à la fois du spectacle, du tour de passe-passe, de la leçon de choses et de l’œuvre d’art. Nous ne sommes qu’à fin octobre. Mais je peux déjà dire qu’il s’agit là d’une des meilleures expositions de 2020 en Suisse. Un pays où il existe pourtant largement le choix. Il faut aussi féliciter à Aarau la commissaire Katrin Weilenmann, assistée de Bettina Mühlebach. A chacun son dû!

(1) On se souvient de la performance de Julius von Bismarck en 2015 à Art/Unlimited, dans le cadre d’Art/Basel. L’artiste a vécu une semaine dans une soucoupe tournant sans cesse sur elle-même (il y avait un médecin juste à côté!).
(2) J’excepte des vidéos du début. L’une d’elles figure à Aarau.

Julian Charrière. Photo La Prairie.Com

Pratique

«Julian Charrière, Towards No Earthly Pole», Kunsthaus, Aargauerplatz, Aarau, jusqu’au 3 janvier 2021. Tél. 062 835 23 30, site www.aargauerkunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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