Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunsthaus d'Aarau bâtit un "Cosmos" autour de l'artiste guérisseuse Emma Kunz

Le musée a invité quinze artistes contemporains. Ils éclairent l'oeuvre de cette inspirée qui dessinait sous la guidée d'un pendule de radiesthésiste.

L'un des rares portraits d'Emma Kunz jeune.

Crédits: Fondation Emma Kunz, Würenlos 2021.

Vous n’avez sans doute entendu parler d’elle. Son nom n’a pas traversé la Sarine, qui sépare en Suisse l’allemand du français. Il faut dire que la gloire d’Emma Kunz (1892-1963) reste très confidentielle. La femme n’a jamais exposé de son vivant. C’est en 1973 seulement que ses œuvres ont été présentées, à l’instigation de son directeur Heiny Widmer, par le Kunsthaus d’Aarau. Une démarche logique dans la mesure où cette inconnue était Argovienne. L’exposition avait créé un choc. Le Bernois Harald Szeemann, qui passait alors pour l’un des commissaires artistiques les plus importants d’Europe, l’avait prise sous son aile posthume. Emma Kunz se retrouvait en 1975 dans son exposition itinérante, devenue mythique, sur les «Machines célibataires». Szeemann voyait l’artiste comme un rare contrepoint féminin aux utopies, qu’il jugeait d’essence masculine.

L'un des grands dessins au pendule d'Emma Kunz. Succession Emma Kunz, Kunsthaus, Aarau 2021.

Emma opère aujourd’hui son retour au Kunsthaus d’Aarau, qui s’est entre-temps doté d’un formidable agrandissement dû au tandem Herzog & DeMeuron. Sous une autre forme. Mais avant de décrire le «Cosmos» qu’a aujourd’hui voulu autour d’elle la curatrice Yasmin Afschar (assistée de Sabrina Negroni et de Bettina Mühlebach), un peu de biographie s’impose. Je vais donc faire les présentations. La femme a connu une existence qui permettrait de l’apparenter aux créateurs bruts. Née en 1892 dans une famille nombreuse, elle a perdu en 1907 deux de ses sœurs. Leur père, tisserand, s’est alors suicidé. La suite n’est pas connue en détails. En 1913, on retrouve pourtant Emma à New York. Un bref séjour. Elle reprend son travail d’ouvrière en bonneterie à son retour. Elle devient ensuite gouvernante chez un peintre. Il y a alors longtemps déjà que cette femme, sans éducation poussée, s’intéresse aux phénomènes paranormaux.

Grotte miraculeuse à Würenlos

Avec le temps, Emma devient guérisseuse. Elle est liée à un lieu, dont les forces occultes sont déterminantes. Ce dernier se situe dans une grotte à Würenlos, près de Baden. Là où un centre commercial en forme de pont enjambe aujourd’hui une autoroute. Elle-même se qualifie de chercheuse. L'Argovienne n’en exploite pas moins des dons que la médecine officielle qualifie de rebouteux. En 1938, la quadragénaire commence à peindre. Ou plutôt à dessiner. Pour ce faire, elle utilise des grandes feuilles de papier millimétré. Travaillant sous la dictée d’un pendule, elle conçoit des œuvres au tracé impeccable. Un lacis de lignes droites et courbes qu’elle complète parfois par des aplats colorés. Les œuvres sont symétriques, comme des tests de Rorschach. Dans la plupart des cas, la symétrie se révèle double. Il y a alors quatre parties identiques. Mais il arrive à Emma de se contenter de deux côtés semblables. Exceptionnellement, elle donne même qu’elles œuvres rectangulaires très en hauteur.

Une autre oeuvre d'Emma Kunz, Avec aplats colorés, cette fois. Photo Succession Emma Kunz, Kunsthaus, Aarau 2021.

Le tout se révèle donc parfait. Pas un repentir. Pas une erreur. Pas une tache. Il y a là, avant l’ère de l’ordinateur, quelque chose de mécanique et presque inhumain. Normal! Un esprit travaille en collaboration avec l’artiste. C’est le contraire de l’exubérance incontrôlée caractérisant souvent l’art brut. A la limite, on frôle ici la cartographie. Avec ce que la chose suppose de perfectionnement possible, et donc de reprises. Il arrivait à Emma Kunz de chercher des années plus tard une ancienne feuille apparemment complète afin de la soumettre à de nouvelles questions au pendule. Elles amenaient à une seconde génération de traits. Une idée qui a fasciné Harald Szeemann, puis Massimiliano Gioni pour une Biennale de Venise en 2013.

Des choix raisonnés

Que faire de neuf avec Emma Kunz? Yasmin Afschar a décidé pour son «Cosmos» de la confronter à des créateurs contemporains, qui sont pour l’essentiel des créatrices. A côté de dessins de l’Argovienne, parfois placés en regard mais pour la plupart regroupés dans des salles séparées, figurent donc des œuvres récentes. Souvent de grande taille. Les quinze «hôtes» sont supposés amener le public à regarder Emma différemment. Les visiteurs découvrent ainsi chez elle d’autres facettes. Le choix n’a bien sûr pas porté sur n’importe qui. Mathilde Rosier vit retirée en Bourgogne, pépinière d’artistes de nos jours s’il en est. L’anti-Berlin. Lauryn Youden s’intéresse à la maladie et au handicap. Dora Budor explore l’invisible. Lea Porsager se passionne pour la physique quantique. Rivane Neuenschwander met en évidence le potentiel social et psychologique de l’art, en collaborant avec des enfants. Il fallait donc un solide substrat pour se retrouver en ce moment au Kunsthaus d’Aarau.

Dans les salles du musée. L'oeuvre au premier plan est d'Agniezka Brzezańska. Une impression de complément contemporain. Photo Kunsthaus, Aarau 2021.

Dans ces conditions, il semblait clair que la sauce allait prendre. Même si l'amateur n’apprécie pas en tant que telle une œuvre, la jugeant laide ou rebutante, elle lui semble apporter une pierre à un édifice intellectuel. Très simple, la scénographie accentue cette idée de clarté. Là aussi, nous sommes loin du bric-à-brac, parfois génial il est vrai, de l’art brut. Nombreux, mais il faut aussi tenir compte de l’impact régional, le public sent immédiatement cette volonté de faire sens autour d’Emma Kunz. Il passe le temps voulu devant ses créations soumises à un éclairage inédit.

Le temple de l'art suisse

Doté depuis quelques mois d’une nouvelle directrice en la personne de Katharina Amman, le Kunsthaus d’Aarau ne fait pas qu’accentuer aujourd’hui son ancrage local. Il confirme son statut national, l’institution se vouant en priorité à l’art suisse. Avant tout contemporain, bien sûr, mais aussi en proposant d’importantes rétrospectives historiques (le surréalisme en Suisse, le pop art helvétique…). Le visiteur peut ainsi découvrir parallèlement à Emma Kunz & Co une nouvelle présentation des œuvres de la collection, dépouillée selon moi à l’excès. Elle se trouve au premier étage. Il y a là un tableau par mur, et encore. Pas sur tous les murs. Pour l’autre partie vouée au fonds permanent, le vaste sous-sol se révèle par contre en chantier. Renouvellement! L’ouverture sera dans quelques semaines.

Pratique

«Cosmos Emma Kunz», Aargauer Kunsthaus, Aargauerplatz, Aarau, jusqu’au 24 mai. Tél. 062 835 23 30, site www.aargauerkunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le jeudi jusqu’à 20h. Feuilles de salles en français.

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