Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunst Museum de Winterthour se penche sur le collectionneur Richard Bühler

Ruiné, l'industriel avait dû vendre ses tableaux en 1935. Cousin d'Hedy Hahnloser, il est à l'origine du Kunstmuseum actuel. Son goût apparaît aujourd'hui très sage.

Richard Bühler à bord de son voilier sur le lac de Sils par Giovanni Giacometti.

Crédits: Photo fournie par le Kunst Museum, Winterthour 2020.

C’était le chaînon manquant. Dans l’arbre généalogique des collectionneurs de Winterthour, Richard Bühler (1879-1967) restait un simple nom. La faute à la Crise économique de 1929. Elle avait durement affecté cet industriel du textile. Les Reinhart s’en étaient mieux tirés avec leurs usines Volkart. Arthur Hahnloser pouvait continuer à exercer sans encombre sa profession d’ophtalmologue (et à collectionner avec l’aide occulte de son frère banquier). Bühler a en revanche dû vendre ses tableaux. La vacation s’est déroulée à Lucerne en 1935, d’où une extrême dispersion des œuvres lui ayant appartenu. Un ensemble que le Kunst Museum de Winterthour s’applique aujourd’hui à reconstituer en multipliant les emprunts à droite et à gauche.

L’exposition «curatée» par Andrea Lutz s’intitule sans surprise «Modernité, Renoir, Bonnard Vallotton, Le collectionneur Richard Bühler». Ce qui frappe en effet, chez les amateurs de la petite ville zurichoise vers 1910, c’est l’homogénéité du goût. Celui-ci se voulait tourné vers la création contemporaine, certes. Mais il se concentrait en réalité sur un seul pays, la France, et sur un unique courant, l’impressionnisme menant à de la peinture Nabi heureuse et sans problèmes. Une forme d’expression violemment anti-intellectuelle. Aucun sujet difficile. Des fleurs, des enfants, des jardins et quelques femmes nues, mais paradoxalement convenables. Une option qui se croyait d’avant-garde, mais ne l’était déjà plus à l’époque. Les musées berlinois du temps de Guillaume II ne figuraient-ils pas déjà parmi les acheteurs institutionnels de Cézanne ou de Manet?

La cousine prescriptrice

Au centre de ce qui formait une constellation d’amateurs se trouvait Hedy Hahnloser, l’épouse d’Arthur. Née Bühler, elle était aussi la cousine de Robert. Les alliances familiales se sont vite muées en une sorte de fédération culturelle. Hedy se révélait prescriptrice, avec un soupçon d’autoritarisme. On parlerait de nos jours d’une influenceuse. Il fallait pour faire partie de son cercle et prendre le café chez elle posséder au moins un petit Renoir et un grand Bonnard. J’ai naguère comparé Hedy Hahnloser à une Madame Verdurin alémanique. La chose me semble à la réflexion juste à condition de voir, pour que la comparaison joue, les Reinhart en Guermantes. Il n’en demeure pas moins que le goût d’Oskar Reinhart, pourvu par ailleurs de bien davantage de moyens financiers, offrait en regard quelque chose d’aristocratique.

"Prunes et raisons" de Pierre Bonnard. Photo fournie par le Kunst Museum de Winterthour.

Mais revenons à Richard Bühler. Outre le fait d’acquérir des Odilon Redon ou des Edouard Vuillard (plus hélas aussi des Henri Manguin, ce dernier étant souvent l’hôte d’Hedy à la Villa Flora), l’homme occupait une fonction publique. C’est en bonne partie à lui que la Ville doit son Kunstmuseum. D’une association formée en 1848, l’homme a fait le fer de lance militant pour la construction d’un bâtiment (1). Le Kunstverein, qu’il présida de 1912 à 1939, parvint à financer l’immeuble en pierre jaune dû à Robert Rittmeyer (et Walter Furrer). Un chef-d’œuvre de ce néo-classicisme épuré des années 1910 caractérisant nombre de villes germaniques. En Suisse, il a triomphé de Bâle à Aarau, avec une pointe poussée jusqu’à Lausanne. Il faudrait qu’un historien se penche un jour sur cette dernière architecture traditionnelle avant la grande vague moderne. Le décor du "Kunstmuseum Bühler" a survécu jusqu’au moindre tabouret. La salle où siège le Kunstverein, propriétaire de la construction et des collections (2), vaut le coup d’œil. Dommage qu’elle reste si peu accessible au public…

Option francophile

Richard Bühler (dont la villa de Sils dans les Grisons était également construite par Robert Rittmeyer) collectionnait pour lui la même chose que le musée, ouvert en 1915. Cette option faisait de Winterthour une enclave francophile dans une Suisse alémanique ayant pris parti pour l’Allemagne en 1914. La chose fait aujourd’hui partie des non-dits de l’histoire suisse. Mais la Confédération se trouvait alors au bord de l’explosion. Pensez que le général Wille, chef des armées helvétiques, avait épousé une Bismarck! Le jeune Kunstmuseum devait faire terriblement désordre au milieu de tout cela. Il s'est Dieu merci créé une volonté d’oubli après la victoire des Alliés, fin 1918. Les Bühler ou les Hahnloser ont alors pu collectionner en paix un art ayant depuis longtemps cessé d’être d’avant-garde. Rien chez eux de futuriste, d’abstrait, de surréaliste ou d’expressionniste. Trop dérangeant, sans doute.

Le Kunstmuseum de Robert Rittmeyer, inauguré en 1915. Le décor intérieur a survécu jusqu'à nos jours. Photo DR.

Ces choix se reflètent non pas sur les murs du Kunstmuseum de Rittmeyer, ce qui eut semblé logique, mais au dernier étage (créé vers 1980) sous les toits de la Fondation Oskar Reinhart voisine. L’actuel Kunst Museum. Les œuvres présentées ont un jour appartenu à Richard Bühler. Elles ont en tout cas passé par ses mains. Il y a bien sûr des Bonnard et de Vallotton. Des Redon et des Manguin. Des Giovanni Giacometti (dont le portrait de profil du collectionneur) et des Hodler. Certaines pièces ont abouti après détour dans le fonds permanent du Kunst Museum. D’autres se trouvent au Petit Palais genevois comme chez des collectionneurs privés anonymes. Une part importante est donnée par la commissaire à la création graphique. Il fallait montrer un don des héritiers Bühler à l’institution en 2018. Des dessins ou des aquarelles dus à Lautrec, Delacroix, Rodin, Jongkind et aux obligatoires Bonnard et Vuillard. Une jolie série, dépourvue cependant d’œuvres fortes.

Fond bleu Yves Klein

L’ensemble se voit présenté de manière classique sur des murs blancs. La disposition est analogue à celle utilisée il y a quelques mois pour Carl Spitzweg. Les cloisons mobiles ont juste changé de couleur. D’un vert chartreuse soutenu, elles ont passé au bleu Yves Klein le plus strident. C’est la touche vive d’un ensemble restant autrement pastel et sage, en dépit de quelques Vallotton un brin lubriques. Mais je vous rassure tout de suite. Un brin seulement. Les enfants ne seront pas choqués.

(1) En tant que femme, Hedy ne pouvait pas siéger au comité.
(2) La Ville et le Canton ne font que le subventionner.

Pratique

«Modernité, Renoir, Bonnard, Vallotton, Der Sammler Richard Bühler», Kunst Museum Reinhart am Stadtgarten, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu’au 20 février 2021. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mardi jusqu’à 20h. C’est en principe encore ouvert en dépit de la pandémie.

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