Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunst Museum de Winterthour propose l'Allemagne romantique de Carl Spitzweg

Le Bavarois réalisait de tout petits tableaux avec des saynètes reflétant un univers bourgeois idéalisé. L'homme a perdu ses amateurs. C'est pourtant de la jolie peinture.

L'homme aux cactus.

Crédits: DR.

C’est vraiment de la très  jolie peinture. Je crains cependant d’avoir ainsi utilisé l’adjectif qui tue. Plus rien n’a aujourd’hui le droit d’apparaître joli ou décoratif. Il nous faut du beau et du terrible. L’art ne se doit plus de séduire, mais de convaincre à force de déprimer. N’en jetez plus! C’est pourtant bien à un travail sentimental que se livrent les tableaux de Carl Spitzweg (1808-1885), présenté à nouveau après déconfinement sous les toits du Kunst Museum de Winterthour. Une première pour la Suisse, du moins depuis longtemps. Longtemps adulé, le Bavarois est d’ailleurs devenu un artiste rare, voire invisible. Il y a comme cela des modes.

Regard sur le paysage. Notez l'omniprésence du profil gauche. Photo DR.

Rien de bien intellectuel ici. Il suffit pour le critique de décrire les petites toiles, généralement en hauteur, où le peintre nous décrit le monde calme du «Biedermeier» (1815-1848). De quoi s’agit-il? De la longue pause bourgeoise prise entre les guerres napoléoniennes et l'amorce, en Allemagne, de la réunification d'un Empire placé cette fois sous la direction belliqueuse de la Prusse. Le pays aux 400 principautés va se retrouver uni sous la houlette (ou plutôt le rouleau compresseur) de Berlin en 1870, après le premier acte formé par le conflit austro-prussien en 1866. Beaucoup de morts et de blessés pour retrouver ce qui tenait  officiellement de la fierté nationale... Tout cela devait bien mal finir par une défaite en 1918, mais Spitzweg n’était alors depuis bien longtemps plus de ce monde.

L'homme aux cactus

Aucune trace de tout cela dans le ton amusé que Spitzweg donne à ses saynètes, situées dans un univers quelque peu idéalisé. Un monsieur en casquette regarde amoureusement, la pipe aux lèvres, son cactus préféré. Un amateur de livres se laisse aller au plaisir de la lecture juché sur une échelle de bibliothèque. Il a déjà d’autres volumes sous le bras ou serrés entre les jambes à la hauteur des genoux. Un pauvre poète reste dans son lit, situé comme il se doit dans une mansarde. Un énorme parapluie l’empêche de se faire arroser à chaque orage. Notons que ces trois personnages se présentent au public sous leur profil gauche. Spitzweg aimait les hommes de profil. Il y a du reste fort peu de femmes dans sa peinture. On n’exigeait pas encore la parité dans les années 1840 ou 1850.

Le vert chartreuse typique du goût 1830. Photo Kunst Museum, Winterthour 2020.

Tout cela se retrouve finement exécuté sans avoir été vraiment observé. Notre ami n’est pas un homme de terrain, sauf pour d’agréables paysages. Il invente. Il imagine. Il enjolive en tout cas. Le tableautin dans lequel il oppose l’art et les lettres, avec un peintre barbouillant une façade en haut et des messieurs fouillant dans des caisses de livres en bas, nous propose ainsi une petite ville germanique rêvée d'avant l'urbanisation des années 1860. C’est un décor de théâtre. Tout y apparaît plus pittoresque que nature. La peinture et la gravure se sont du reste longtemps livrées à ce genre d’exercice flatteur dans la première moitié du XIXe siècle, avant que la photographie vienne rappeler la réalité. L’Allemagne de Spitzweg est aussi flatteuse que l’Egypte ou la Palestine de David Roberts. Elle a subi le «glamour treatment» que devait répandre Hollywood dans les années 1920 ou 1930. Ce n'était pas mieux avant. Cela n'a en fait jamais été comme ça.

Nombreux prêts suisses

De son vivant, Spitzweg a connu un succès considérable, dans un pays qui allait par ailleurs s’industrialisant. A sa mort en 1885, il y avait des hauts-fourneaux partout. Les amateurs se sont ainsi arrachés les productions de l’ancien pharmacien, qui n’avait jamais subi de formation professionnelle. Cultivé, issu d’une bonne famille bourgeoise munichoise, l’artiste s’est fait sur le tas, en voyageant beaucoup. Son art a beau avoir l’air de sortir d’un terroir limité, l’auteur a vécu aussi bien à Prague qu’à Londres ou à Paris. Disons que sa riche clientèle se trouvait néanmoins en Bavière. Elle restait en tout cas germanique. Il suffit d'ailleurs de lire les actuels cartels du Kunst Museum de Winterthour, qui possède quelques Spitzweg grâce à Oskar Reinhart. Ce qui ne vient pas du Museum Georg Schäffer de Schweinfurt (c’est en Basse-Franconie) arrive de Saint Gall (un musée presque entièrement en caves), de Berne ou de Zurich. Notons que Spitzweg a plusieurs fois visité la Suisse à partir de 1838.

L'amateur de livres. Photo DR.

Cette ravissante exposition, à laquelle le visiteur accède par un escalier «raide comme la Justice de Berne» (l’expression est de ma grand-mère), propose un nombre finalement assez considérable de toiles. Elles demeurent, comme je vous l’ai dit, pour la plupart minuscules. Le jeune couple de commissaires en charge, Andrea Lutz et David Schmidhauser, a pratiqué de bons choix. L’artiste s’y voit présenté sous toutes ses facettes dans le décor adéquat. Si les murs restent blancs, les cimaises rompant l’immense espace se sont vues peintes d’un vert chartreuse agressif. Un bon moyen de rappeler que cette époque, confinée dans de petits appartements mal éclairés de cités encore entourées de murailles, aimait la couleur. Il y a de cela longtemps, le Louvre avait montré la Vienne ou le Berlin des années 1830 sous le signe du jaune citron, du rose «pop» ou du bleu électrique.

Sous la casquette

Il fallait effectivement un peu de gaieté dans une époque romantique, certes, mais aussi très policière. Sous la couche de sucre glace bourgeoise risquaient selon les pouvoirs en place de couver des révolutions mettant l'ordre établi en danger. Elles auront du reste lieu en 1848. Durement réprimées. Spitzweg s'est ainsi retrouvé contemporain des luttes étudiantes. Du reste, les jeunes révoltés des universités et le monsieur au cactus portaient à peu près la même casquette!

Carl Spitzweg. Photo DR.

Pratique

«Carl Spitzweg», Kunst Museum, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu’au 2 août.Tél. 052 267 51 72, site www.kmw.ch Ouvert le mardi de 10h à 20h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."