Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunst Museum de Winterthour présente "Expressionismus Schweiz". Une révélation

Le musée accueille 120 oeuvres non seulement alémaniques, mais romandes et tessinoises. Il y a là des noms célèbres, mais aussi des inconnus totaux.

Un paysage de Kirchner, datant de 1924. L'Allemand a joué un rôle catalysateur depuis Davos.

Crédits: DR.

Pour le critique de la très conservatrice «Neue Zürcher Zeitung», ils étaient devenus dès 1908 «les enfants de Van Gogh». Rien d’étonnant donc à ce que l’exposition «Expressionnismus Schweiz» du Kunst Museum de Winterthour commence avec un portrait brossé en pleine pâte par le Hollandais à la fin des années 1880. Il appartient du reste aux collections de l’institution. Cet incunable peut facilement amener le public à Cuno Amiet et à Giovanni Giacometti, dont parlait Hans Trog. Une sensation helvétique pour l’époque. Il fallait un début à tout. Les visiteurs peuvent ensuite passer aux choses plus sérieuses avec Albert Müller, Hermann Scherer ou Marianne von Werfekin.

Il semble très difficile de définir le champ de l’expressionnisme suisse, comme tentent de le faire les commissaires Andrea Lutz et David Schmidhauser. D’abord, il faudrait pouvoir tracer des frontières autour d’un mouvement se développant simultanément à Dresde et à Munich dans les années 1900, alors que l’Allemagne demeure un empire dirigé par Guillaume II. Or ses tendances se révèlent multiformes, avec des éclats colorés, un mépris du beau dessin, le goût du primitivisme et des positions très anti-gouvernementales. Plus les influences venues d’ailleurs. Les «fauves» français ne restent pas toujours bien loin. Les dissidents suisses non plus. Cuno Amiet, dont l’exposition présente la célèbre «Colline jaune»» de 1903 (une rupture avec l’influence de Hodler) s’est ainsi vu invité par les membres de «Die Brücke» a exposer avec eux dès 1905.

"La colline jaune" de Cuno Amiet, 1903. Amiet est assez vite "revenu à la raison". Photo Succession Cuno Amiet, Kunst Museum, Winterthour 2021.

Géographiquement, les choses n’apparaissent pas simples non plus. Apparemment la Suisse romande reste exclue du propos. Trop francophile. Les organisateurs de l’exposition développent cependant une vision historique plus large. Le visiteur va se retrouver d’emblée face à un fulgurant Alice Bailly de 1912 («Dans la chapelle») et à un non moins étonnant Gustave Buchet de 1919 («L’orage»). Il faudrait cependant pourvoir démêler les influences, ce qui n’apparaît pas évident. Vers 1914, les artistes latins les plus novateurs regardent autant du côté du cubisme ou du futurisme que du jeune expressionnisme. Il y a donc ici dans un étage séparé une section suisse française et une autre tessinoise, le canton italophone formant avant tout une terre d’accueil pour des immigrés de l’intérieur et de l’extérieur (1).

"L'orage" de Gustave Buchet, 1919. Le Lausannois s'est bien assagi par la suite. Photo Succession Gustave Buchet.

Pourquoi «extérieur»? Très simple. La Suisse neutre voit affluer les créateurs dès la déclaration de la guerre de 1914. L’arrivée en 1917 d’Ernst Ludwig Kirchner à Davos va ainsi créer un impact durable. L’Allemand s’installe pour vingt-et-un ans aux Grisons. Il influence ainsi grandement les artistes du groupe «Rot/Blau» de Bâle. Morts très jeunes, Hermann Scherer et Albert Müller deviennent ses disciples tout en gardant chacun leur personnalité. Il suffit de voir «Le peintre» de Scherer, qui sert d’affiche. Montrée pour la première fois depuis l’époque, cette toile n’aurait pas pu exister sans Kirchner. Et pourtant, elle constitue tout autre chose. De même, l’exposition ne pouvait pas faire l’économie d’Alexej von Jawlenski, installé à Saint-Prex dès 1915. Sa compagne Marianne von Werefkin marquera bientôt le paysage culturel tessinois jusqu’à sa mort.

Le "Saint Sébastien" d'Eduard Gubler. Photo Succession Eduard Gubler.

Autour de ces figures-clefs, Andrea Lutz et David Schmidhauser font graviter toutes sortes de figures plus ou moins connues (en général moins!). Il y a des étrangers dont le Roumain Arthur Segal ou l’Américain Gordon McCouch. Mais surtout quantité d’Alémaniques, dont certains se sont avant tout voulus comme dessinateurs à l’instar de Johannes Robert Schürch. Une exposition comme celle-ci ne permet pas seulement bien des œuvres à sortir des réserves, dont celles du Kunst Museum lui-même. Elle aide à faire sortir des gens de l’ombre où ils se sont injustement vus relégués. Il y a même des inconnus totaux. S’il n’y a pas de dates de naissance et de mort indiquées pour Rita Jarett, dont trois toiles intéressantes figurent aux cimaises, c’est parce qu’on ne les connaît tout simplement pas. Qui était donc Rita?

"Atmosphère tragique" de Marianne von Werefkin, 1910. La Russe a passé sa vie au Tessin. Photo Succession Marianne von Werefkin.

Nombreux, le public peut ainsi partir à la découverte, que ce soit dans l’immense salle installée sous le toit, ou plus bas pour les sections romande et tessinoise. Comme dans les grandes rétrospectives du Kunsthaus d’Aarau sur le surréalisme ou le pop-art en Suisse, le terrain se voit ainsi déblayé. A chacun de faire son miel parmi ces quelques 120 œuvres allant du paysage à la nature morte ou à un tableau aussi polémique que le «Révolution» d’Otto Baumberger, peint en 1917 en écho aux événements russes. Il ne faut pas imaginer, comme le feraient volontiers nos amis d’outre-Jura, que les peintres suisses soient toujours restés bien sages. La répression sanglante d’une manifestation pacifiste le 15 janvier 1917 a par exemple inspiré à Eduard Gubler toute une suite de dessins alors impossible à montrer.

Un des paysages urbains d'Otto Morach. Photo Succession Otto Morach.

L’idéal serait maintenant que cette exposition fondamentale incite à l’exploration systématique de peintres. Pas tous. L’incroyable «Saint-Sébastien» d’Eduard Gubler, où le martyr fait face dans la neige au peintre lui-même, invite ainsi à en savoir davantage. Tout comme on aimerait contempler plus de choses pour Ignaz Epper ou Ernst Frick, même si l’on irait peut-être avec eux vers des déceptions. La rétrospective la plus urgente semble néanmoins celle d’Otto Morach, jusqu’ici montré dans des manifestations collectives. L’affichiste célèbre a fait du tort au peintre. Il y a chez Morach une puissance égalant celle des plus grands créateurs des années 1910 et 1920. On regarderait certainement d’un tout autre œil le Soleurois s’il était représenté par l’une de ses toiles majeures à la Tate Modern, au MoMA ou au Centre Pompidou.

(1) Marianne von Werefkin vivait à Ascona, tout près des marginaux internationaux du Monte Verità.

Pratique

«Expressionnismus Schweiz», Kunst Museum, Reinhart am Stadtgarten, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu’au 16 janvier 2022. L’exposition ira ensuite à Heilbronn, en Allemagne. Tél. 052 267 51 72, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h.

"Révolution" d'Otto Baumberger, 1917. Photo Succession Otto Baumberger.

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