Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunst Museum de Winterthour organise l'improbable rencontre d'Ensor et Picasso

Un peu courte, l'exposition s'articule autour du masque. Il y a essentiellement là des gravures. Tout ou presque vient de Suisse. L'événement reste modeste.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Succession Picasso. Kunst Museum, Winterthour 2021.

Qui met-on avec Picasso? Il doit s’agir d’un petit jeu. Quelqu’un écrit des noms sur des billets. Ils se retrouvent dans un chapeau. Une main, supposée innocente, tire l’un d’eux. Et voilà! J’ai ainsi déjà vu un Picasso-Braque, ce qui peut sembler logique, un Matisse-Picasso, un Picasso-Giacometti, un Picasso-Bacon, un Picasso-Ingres et, pour lier la gerbe l’énorme «Picasso et les maîtres»au Grand Palais. C’était en 2009. Et que n’a-t-on pas subi pour le «Picasso et la Méditerranée» en 2017-2019... Il y avait alors eu, autour de «la grande bleue», soixante expositions, ce qui faisait environ dix fois trop.

Le Kunst Museum de Winterthour propose aujourd’hui «Ensor-Picasso» sous la direction de David Schmidhauser. Là, j’avoue que n’y aurais pas pensé! Le Belge d’Ostende (1860-1949) et l’Espagnol de Paris (1881-1973) me semblaient faire mer séparée. Il existe un abîme, à la fois climatique et intellectuel, entre les cieux gris de la Belgique et le soleil brûlant de la Côte d’Azur. C’était oublier, selon l’actuel commissaire, que les deux hommes sont reliés par le masque. Un thème aujourd’hui non seulement de saison, mais des quatre saisons. Il devenait du coup intéressant de montrer, sous les toits du beau bâtiment de l’ex-Fondation Reinhart am Stadtgarten les deux géants ensemble. Enfin, le géant et demi! Il me semble en effet difficile de dire que James Ensor se soit montré très créatif après 1900, année où précisément Pablo Picasso prenait son envol.

Gens du cirque

Il fallait faire avec les moyens du bord. Vu le sujet, je peine à croire que cette exposition de printemps ait pu se voir imaginée avant le printemps 2020. La chose signifie qu’à une ou deux exceptions près, tout vient de Suisse. Et qu’on se contente d’œuvres relativement modestes. Nous ne sommes ici ni au Kunsthaus de Zurich, ni chez les Beyeler à Bâle. Picasso comme Ensor se voient du coup essentiellement représentés par des estampes. Le Kunstmuseum de Bâle possède un solide fonds Ensor. A Saint-Gall se trouve déposé l’un des 50 exemplaires, apparemment complet, de la série «347» de Picasso. Une suite sans véritable continuité stylistique ou logique, conçue lors de la seule année 1968. Il se trouvait ailleurs un tirage des «Saltimbanques» de 1905. Pourquoi pas après tout? Les gens du cirque avancent de préférence masqués… Il y a aussi deux ou trois bronzes de l’Espagnol. «L’homme au nez cassé» de 1903, que l’on peut considérer comme un masque. Et encore un clown triste. Il paraît qu’ils le sont tous.

"Pierrot et les squelettes" (1907) de James Ensor, prêté par un collectionneur suisse privé. Photo Kunst Museum, Winterthour 2021.

Quelques œuvres uniques complètent ce panorama. Le Kunst Museum lui-même détient une très belle gouache et aquarelle précoce d’Ensor, avec plein de masques et de squelettes. Chez le Belge, la mort se niche un peu partout. Si l’énorme «L’entrée du Christ à Bruxelles» du même, longtemps déposé par un privé au Kunsthaus, se trouve aujourd’hui au Getty, le musée zurichois a acquis dès 1930 un tableautin tardif du monsieur. Un privé possède en plus le grand «Pierrot et squelettes» de 1907. Une toile encore forte, même si la belle énergie des années 1880-1890 s’est déjà évanouie à force de répétitions. Je signale par ailleurs que le Kunst Museum a reçu en 2019 un important dessin de Picasso datant de la période dite «de Gosol», autrement dit de 1906. Un don de Balthasar et Nanni Reinhart, la sainte famille de Winterthour poursuivant aujourd’hui encore son mécénat. Un peu hors sujet, ledit dessin à mon avis... Mais après tout qu’importe.

Résultat agréable

Tout cela se voit agréablement présenté de manière aérée. La chose n’a rien de déshonorant. Difficile cependant de ne pas dire qu’elle laisse sur sa faim. Espérons que l’institution se rattrapera, à partir du 10 juillet avec «Expressionismus Schweiz», que mitonne le même David Schmidhauser, en tandem cette fois avec Andrea Lutz. C’est là un beau sujet.

Pratique

«Ensor-Picasso, Maskeraden», Kunst Museum. Reinhart am Stadtgarten, 6, Stadthausstrasse, Winterthour, jusqu’au 20 juin, Tél. 052 267 51 72, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h.

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