Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kunst Museum de Winterthour montre la sculpture entre moment et monument

Attention! Exposition cérébrale. Le parcours propose des oeuvres contemporaines au statut artistique instable, entre éphémère et durable. Il y a à lire!

Le kayak de Roman Signer.

Crédits: Roman Signer, Kunst Museum, Winterthour 2021.

C’est compliqué. Lauréat du Prix Turner en 2005, l’Anglais Simon Starling s’est passionné pour l’œuvre du Caravage. Il a ainsi parcouru l’Italie du Nord au Sud avec un Ape Piaggio Pentaro, autrement dit une moto légère tirant une remorque sans bâche. Il s’agissait à la fois pour lui de refaire à moteur le parcours de vie d’un peintre lombard descendu jusqu’en Sicile et de récolter les matières premières dont s’extrayaient les pigments destinés à ses toiles. Tout restait naturel, vers 1600! L’artiste en a ainsi tiré une œuvre réunissant la radiographie grandeur nature d’un tableau célèbre et son équipage, avec sa petite moisson sur l’arrière du véhicule.

La pièce d'Erwin Wurm utilisée. Photo Erwin Wurm, Kunst Museum, Winterthour 2021.

«La Decollazione» se retrouve ainsi aujourd’hui dans une exposition de sculptures à Winterthour. Les salles du Kunst Museum sont ici partiellement transformées en garage. Propret bien sûr, puisque nous sommes en Suisse alémanique! L’institution se penche sur les «Moments.Monuments». Deux termes antithétiques. Les monuments restent conçus pour durer. Les œuvres retenues par le commissaire Konrad Bitterli (qui est aussi directeur du Kunst Museum) ne se révèlent certes pas éphémères. Mais elles jouissent tout de même d’un statut intermédiaire entre l’acte d'un instant et la statue pérenne, «la solidité et la fragilité, le souvenir et l'oubli». Tout peut en effet se gâter très vite. Le kayak plongé dans un bidon plein d’eau de Roman Signer demeure toujours menacé d’une chute brutale. Notez qu’on peut toujours le replonger ensuite dans son liquide.

Seize travaux

Il y a comme cela seize «travaux» (cela fait ringard de parler d’«œuvres» désormais) dans le bâtiment ancien et l’aile nouvelle du Kunst Museum. Il s’agit de guider le visiteur depuis le grand escalier avec des «pièces» (l’autre nouveau synonyme d’«œuvres») dues à Isa Genzken et Katinka Bock. Au choc provoqué par le rapport avec des classiques modernes succède l’espace immaculé voué au contemporain. A part le séduisant «Trois Tours» de Thomas Schütte, le visiteur se retrouve face à des créations souvent… monumentales. Une contradiction de plus. Mais la sculpture tend aujourd'hui à quitter l’espace public au profit des musées. Il faut du coup une salle entière pour accueillir «Quarters» de Mona Hatoum. Une chose métallique pouvant évoquer les hébergements de masse concentrationnaires comme les maquettes de structures résidentielles péri-urbaines.

Les tours de Thomas Schütte données au Kunst Museum par l'artiste. Pour une fois, c'est tout petit. Photo Thomas Schütte, Kunst Museum, Winterthour 2021.

Tout cela apparaît intéressant, bien sûr. Mais l’exposition ne tient hélas que par le texte. C’est un peu comme pour les légendes de certaines photos. Le spectateur ne comprend qu’en lisant. Et c’est bien là le problème! Il faut un mode d’emploi, que dis-je une posologie pour affronter ces réalisations austères en elles-mêmes. Elles n’existent que par ces béquilles. Au Kunst Museum, tout se passe dans la tête. Une tête particulièrement cérébrale. La notion de plaisir s’est vue évacuée. Il ne s’agit plus d’aimer, mais de comprendre. Seul Erwin Wurm offre au final un peu de détente avec ses «One Minute Sculpture», où le visiteur peut faire lui-même sur un piédestal des gestes indiqués. Il devient ainsi lui-même la sculpture d’un instant. Mais pour cela, il faudrait évidemment qu’il y ait du public… Et j’étais tout seul le 1er août!

Pratique

«Moment.Monument, Aspects de la sculpture contemporaine», Kunst Museum, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu’au 15 août. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, jusqu’à 20h le mardi.

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