Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Kanak Emmanuel Kasarhérou serait nommé à la tête du Musée du Quai Branly

L'homme avait déjà un solide pied dans la maison. C'était un des seconds du président Stéphane Martin, parti à la retraite en janvier. La nomination doit se voir avalisée.

Emmanuel Kasarhérou.

Crédits: Musée du Quai Branly, Paris 2020.

Toute la presse culturelle française l’annonce, ou du moins le prédit. Emmanuel Kasarhérou sera le nouveau président du Quai Branly. Le musée, bien sûr pas les Affaires étrangères! Il succédera ainsi à Stéphane Martin, parti début janvier 2020, qui appartenait à l’espèce devenue désormais rares des «pères fondateurs». Ce dernier a en effet chapeauté depuis 1999 les opérations préliminaires à l’ouverture de l’institution, finalement inaugurée en juin 2006. Puis il l’aura dirigée d’une main ferme, en multipliant les manifestations diverses. L’institution a énormément fait parler d’elle, même si elle demeure encore aujourd’hui en quête d’un large public. Le Quai Branly reste le musée des «scolaires», comme on dit en France. Il suffit d’y aller le soir à partir de 17 heures. Les lieux sont à vous presque seuls.

Emmanuel Kasarhérou (dont la nomination a été annoncée dans «Le Monde» par Roxana Azimi, puis par toutes sortes de médias la disant en instance de confirmation par le gouvernement) a vu le jour en 1960. Il n’est donc plus tout jeune. Il a pour lui le fait d’être né d’un père Kanak. Sa mère est cependant la linguiste Jacqueline de La Fontinelle. On ne sort donc pas tout à fait d’un certain monde. Le choix peut paraître logique dans la mesure où le parcours de l’élu a suivi toutes les normes admises. A 25 ans seulement, celui qui se voyait au départ préhistorien a pris la tête du Musée de la Nouvelle-Calédonie à Nouméa. La colonie connaissait alors davantage que des soubresauts. Elle se trouvait au bord d’une guerre civile. Il y a d’ailleurs toujours un peu de braise sous les cendres qu’une certaine prise d’otages très médiatisée a laissées.

Deux expositions marquantes

Le jeune directeur a continué sa carrière sur place, s’occupant de culture Kanak à la satisfaction de tous. Il n’apparaissait pas métis. Comme le dit un ethnologue de ma connaissance, «par une inversion des valeurs anciennes, la partie kanak (1) est aujourd’hui celle qui prime sur les autres comme sujet de fierté. Quelques gouttes de sang kanak, et on se dit Kanak.» L’homme s’est donc logiquement occupé, en collaboration, de la grande (un peu trop grande, du reste, à mon avis) exposition «Kanak, L’art est une parole» au Quai Branly en 2014. Il y est ensuite resté en tant que coordinateur scientifique des collections et adjoint au directeur. Un rôle qui l’a mené à intervenir fin 2019 dans une autre manifestation du musée, où celui-ci marchait sur des œufs exotiques. Il fallait parler de «20 ans, Les acquisitions du Musée du Quai Branly» sans froisser personne au moment où les intellectuels (surtout français, d'ailleurs) prônent à tout crin les restitutions.

L'affiche de l'exposition Kanak. Musée du Quai Branly, Paris 2020.

Les tâches attendant le successeur de Stéphane Martin ne seront pas aisées. Nommé pour accomplir un «geste fort» (une de ces expressions un peu tarte dont se gargarise la nomenklatura macronienne), l’homme devra s’imposer face à son équipe, aux exigences gouvernementales et aux pays voulant récupérer des choses. Le Quai Branly constitue de nos jours pour eux une sorte de garde-manger potentiel. Le premier Kanak à la tête d’un grand musée métropolitain possède cependant pour lui une légitimité faite non seulement d’origines ethniques, mais de continuité. Il avait déjà plus qu’un pied dans la maison. Il s’agit finalement là de ce qu’on appelle en entreprise une «succession interne». Celle-ci bénéficie de l’habitude des stratégies maison. «Il est diplomate tout en ayant de la poigne et de la maîtrise», le marchand parisien d’art océanien Anthony Meyer cité par Roxana Azimi. «Il aime trouver des solutions et travailler en équipe

(1) Le mot Kanak comme celui d’Eskimo est aujourd’hui devenu invariable. Le politiquement correct...

N.B. Je profite de l'occasion pour rappeler que le MEG genevois possède une admirable collection Kanak, faite avant tout de bambous gravés. Elle est due à sa directrice (1952-1967) Marguerite Lobsiger-Dallenbach qui... n'était jamais allée en Nouvelle-Calédonie.

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