Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Jura hérite d'un Courbet inconnu. Niklaus Manuel Güdel dit tout dans un livre

Un Zurichois a légué un 2015 un tableau inconnu du peintre. Un paysage jurassien. Encore fallait-il arriver à l'authentifier et à prouver son historique sans taches entre 1933 et 1945!

Le Gustave Courbet légitimé et accepté.

Crédits: Canton du Jura

C'est un gros livre: 334 pages. Un ouvrage entrecroisant deux histoires différentes sur le même thème. N'allez pas pour autant accuser Niklaus Manuel Güdel de duplicité! L'auteur propose simplement le récit parallèle des dernières années de la vie de Gustave Courbet (1819-1877) et celui de la découverte récente d'un de ses tableaux majeurs. Si le premier texte correspond à ce qui se dit normalement dans les ouvrages académiques, où il s'agit d'ennuyer un peu le lecteur avec des considérations savantes, le second sort de l'ordinaire. Le lecteur entre dans les coulisses du monde scientifique, avec ce que cela suppose d'authentifications, de recherches de provenance et de contacts avec les mondes étatiques ou légaux.

Il serait peut-être temps que je cesse maintenant de tourner autour du pot. Tout commence le 11 octobre 2015. «A Zurich, l'homme d'affaires Hugo Berthold Saemann décède à l'âge de 93 ans. Il possédait une toile inconnue signée Gustave Courbet et dont le titre de tradition orale est «Paysage du Jura». L’œuvre en question est destinée par testament à l'Etat du Jura. Voilà qui va poser beaucoup de questions, aux réponses souvent difficiles. Pourquoi le nouveau canton, tout d'abord? Là, pas trop de problèmes encore. L'homme est né à Délémont. Il y avait sans doute des souvenirs. Pour le reste, c'est un vrai sac d'embrouilles, d'autant plus que cette peinture ne figure dans aucun ouvrage publié sur Gustave Courbet. L'un des artistes français pour lesquels il existe le plus de faux avec son aîné d'une génération Camille Corot.

Une décision difficile

Installé précisément à Délémont, d'où il gère les archives Brüschweiler tournant autour de Ferdinand Hodler, Niklaus Manuel Güdel se trouve embarqué dans l'affaire dès le 8 novembre. Cheffe de l'Office cantonal de la culture, Christine Salvadé (que j'ai connue il y bien longtemps comme journaliste au défunt «Nouveau Quotidien») doit aider le gouvernement jurassien à prendre sa décision. Doit-il ou non accepter un cadeau qui peut se révéler empoisonné? Christine pense que l'historien peut l'aider, sans soupçonner qu'elle va l'entraîner dans une aventure de plusieurs années. Il faudra à la fois prouver l'autographie et un passé sans taches. Or il se révélera que cette grande toile pourrait bien avoir transité dans l'Allemagne nazie de la fin des années 1930. Le signal rouge par excellence! N'y aurait-il pas eu à un certain moment une spoliation pistée par un de ces avocats américains comme on ne les aime pas trop?

Gustave Courbet (au centre) avec des amis à Bulle. Photo DR.

Prouver que Gustave Courbet a réalisé ce «Paysage du Jura» (pour autant qu'il s'agisse d'un paysage jurassien, bien sûr!) n'est pas une partie de plaisir. Il n'existe plus sur l'homme un expert faisant autorité, comme c'est le cas pour Corot avec Martin Dieterle. Il y a bien du côté d'Ornans, ville natale de Courbet, la famille Fernier, où l'on est spécialiste du peintre de père en fils. Un peu comme on reprend une pharmacie. Mais les avis Fernier se voient parfois contestés. En traversant la frontière allemande avec le gros tableau, muni tout de même de toutes les autorisations fédérales voulues, Niklaus Manuel et sa future épouse se retrouveront chez celui qui semble le plus à même de faire poids: Klaus Herding. Avis favorable du monsieur, suivi d'un texte documenté et précis. Un coup de chance. Herding mourra peu après dans un accident de circulation.

La soeur et l'employée de maison

Si le «Paysage», dont il demeure encore à trouver la localisation (sauf si Courbet a tout inventé dans son atelier), semble bien de la main du maître, il faut maintenant élucider son historique récent. Traquer les proches du donateur. Il reste une sœur. Une employée de maison, aux souvenirs précis. Le tableau, qui était dans la famille, n'a peut-être pas été emporté en Allemagne alors que Saemann y travaillait. Il n'est par ailleurs jamais signalé comme volé ou pris de force. N'empêche que la traçabilité, comme on dit maintenant, reste sujette à conjectures. Il faut un avis de droit. Une chose dont Marc-André Renold, qui a fait son beurre avec ce genre de choses, va s'occuper, produisant à la fin un de ces interminables rapports dont il a le secret. Conclusions positives. L'avocat genevois poussera ainsi le Jura a accepter le don, remis en dépôt au Musée jurassien de Délémont. Fin d'une histoire que je vous ai pour le moins résumée. Mais imaginez que Hugo Berthold Saemann ait légué au Jura une collection complète de tableaux sans pedigrees connus...

Niklaus Manuel Güdel. Photo RTS

Ce véritable polar, bien écrit, vivant, parfois amusant, vient donc se loger en sandwich entre les considérations sur Courbet et son Jura franc-comtois natal, les années d'exil de Courbet à La Tour-de-Peilz ou la notion d'atelier de l'artiste, qui passe pour avoir beaucoup délégué à ses collaborateurs. Le «mix» fonctionne parfaitement. A ses talents d'historien, d'auteur de catalogues, de commissaire d'expositions, Güdel ajoute ce que je n'ose pas qualifier de dons de romancier. Je ne voudrais en effet pas mettre en doute la véracité de ce qui constitue finalement une aventure. Nous avons ici affaire à un scientifique complet. Il ne lui manque plus que de diriger un musée. Mais peut-être a-t-il finalement trop de qualités pour cela...

Pratique

«Gustave Courbet – Une enquête sur le paysage», de Niklaus Manuel Güdel, aux Editions Les Presses du réel, 334 pages. L'article sur l'exposition montée autour du paysage en question à Délémont se trouve immédiatement après cette chronique dans le déroulé du blog.

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