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Opinion

Le Jura hérite d'un Courbet inconnu. Niklaus Manuel Güdel dit tout dans un livre

C'est un gros livre: 334 pages. Unouvrage entrecroisant deux histoires différentes sur le même thème.N'allez pas pour autant accuser Niklaus Manuel Güdel de duplicité!L'auteur propose simplement le récit parallèle des dernièresannées de la vie de Gustave Courbet (1819-1877) et celui de ladécouverte récente d'un de ses tableaux majeurs. Si le premiertexte correspond à ce qui se dit normalement dans les ouvragesacadémiques, où il s'agit d'ennuyer un peu le lecteur avec desconsidérations savantes, le second sort de l'ordinaire. Le lecteurentre dans les coulisses du monde scientifique, avec ce que celasuppose d'authentifications, de recherches de provenance et decontacts avec les mondes étatiques ou légaux.

Il serait peut-être temps que je cessemaintenant de tourner autour du pot. Tout commence le 11 octobre2015. «A Zurich, l'homme d'affaires Hugo Berthold Saemann décède àl'âge de 93 ans. Il possédait une toile inconnue signée GustaveCourbet et dont le titre de tradition orale est «Paysage du Jura».L’œuvre en question est destinée par testament à l'Etat du Jura.Voilà qui va poser beaucoup de questions, aux réponses souventdifficiles. Pourquoi le nouveau canton, tout d'abord? Là, pas tropde problèmes encore. L'homme est né à Délémont. Il y avait sansdoute des souvenirs. Pour le reste, c'est un vrai sac d'embrouilles,d'autant plus que cette peinture ne figure dans aucun ouvrage publiésur Gustave Courbet. L'un des artistes français pour lesquels ilexiste le plus de faux avec son aîné d'une génération CamilleCorot.

Une décision difficile

Installé précisément à Délémont,d'où il gère les archives Brüschweiler tournant autour deFerdinand Hodler, Niklaus Manuel Güdel se trouve embarqué dansl'affaire dès le 8 novembre. Cheffe de l'Office cantonal de laculture, Christine Salvadé (que j'ai connue il y bien longtempscomme journaliste au défunt «Nouveau Quotidien») doit aider legouvernement jurassien à prendre sa décision. Doit-il ou nonaccepter un cadeau qui peut se révéler empoisonné? Christine penseque l'historien peut l'aider, sans soupçonner qu'elle va l'entraînerdans une aventure de plusieurs années. Il faudra à la fois prouverl'autographie et un passé sans taches. Or il se révélera que cettegrande toile pourrait bien avoir transité dans l'Allemagne nazie dela fin des années 1930. Le signal rouge par excellence! N'yaurait-il pas eu à un certain moment une spoliation pistée par unde ces avocats américains comme on ne les aime pas trop?

Gustave Courbet (au centre) avec des amis à Bulle. Photo DR.

Prouver que Gustave Courbet a réaliséce «Paysage du Jura» (pour autant qu'il s'agisse d'un paysagejurassien, bien sûr!) n'est pas une partie de plaisir. Il n'existeplus sur l'homme un expert faisant autorité, comme c'est le cas pourCorot avec Martin Dieterle. Il y a bien du côté d'Ornans, villenatale de Courbet, la famille Fernier, où l'on est spécialiste dupeintre de père en fils. Un peu comme on reprend une pharmacie. Maisles avis Fernier se voient parfois contestés. En traversant lafrontière allemande avec le gros tableau, muni tout de même detoutes les autorisations fédérales voulues, Niklaus Manuel et safuture épouse se retrouveront chez celui qui semble le plus à mêmede faire poids: Klaus Herding. Avis favorable du monsieur, suivi d'untexte documenté et précis. Un coup de chance. Herding mourra peuaprès dans un accident de circulation.

La soeur et l'employée de maison

Si le «Paysage», dont il demeureencore à trouver la localisation (sauf si Courbet a tout inventédans son atelier), semble bien de la main du maître, il fautmaintenant élucider son historique récent. Traquer les proches dudonateur. Il reste une sœur. Une employée de maison, aux souvenirsprécis. Le tableau, qui était dans la famille, n'a peut-être pasété emporté en Allemagne alors que Saemann y travaillait. Il n'estpar ailleurs jamais signalé comme volé ou pris de force. N'empêcheque la traçabilité, comme on dit maintenant, reste sujette àconjectures. Il faut un avis de droit. Une chose dont Marc-AndréRenold, qui a fait son beurre avec ce genre de choses, va s'occuper,produisant à la fin un de ces interminables rapports dont il a lesecret. Conclusions positives. L'avocat genevois poussera ainsi leJura a accepter le don, remis en dépôt au Musée jurassien deDélémont. Fin d'une histoire que je vous ai pour le moins résumée.Mais imaginez que Hugo Berthold Saemann ait légué au Jura unecollection complète de tableaux sans pedigrees connus...

Niklaus Manuel Güdel. Photo RTS

Ce véritable polar, bien écrit,vivant, parfois amusant, vient donc se loger en sandwich entre lesconsidérations sur Courbet et son Jura franc-comtois natal, lesannées d'exil de Courbet à La Tour-de-Peilz ou la notion d'atelierde l'artiste, qui passe pour avoir beaucoup délégué à sescollaborateurs. Le «mix» fonctionne parfaitement. A ses talentsd'historien, d'auteur de catalogues, de commissaire d'expositions,Güdel ajoute ce que je n'ose pas qualifier de dons de romancier. Jene voudrais en effet pas mettre en doute la véracité de ce quiconstitue finalement une aventure. Nous avons ici affaire à unscientifique complet. Il ne lui manque plus que de diriger un musée.Mais peut-être a-t-il finalement trop de qualités pour cela...

Pratique

«Gustave Courbet – Une enquête surle paysage», de Niklaus Manuel Güdel, aux Editions Les Presses duréel, 334 pages. L'article sur l'exposition montée autour dupaysage en question à Délémont se trouve immédiatement aprèscette chronique dans le déroulé du blog.