Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Jeu de Paume révèle à Paris la photographie très carrée de l'Américain Peter Hujar

Mort en 1987, l'homme avait mis en images ce qui n'était pas encore officiellement le monde LGTB. Ses images en noir et blanc sont le pendant de celles de Robert Mapplethorpe.

Autoportrait. Hujar s'est beaucoup observé.

Crédits: Succession Peter Hujar. The Morgan Library. Jeu de Paume, Paris 2019.

Il s'appelait Peter Hujar. Peu de gens ont entendu ce nom hors des (petits) cercles d'amateurs de photographie. C'est là bien dommage. Le Jeu de Paume propose donc à Paris une sorte de cours de rattrapage. Il présente une grande rétrospective de l'artiste américain, mort du sida en décembre 1987. «La vie à toute vitesse», précise l'affiche. L'homme avait alors 53 ans. Dix de plus pourtant que son concurrent Robert Mapplethorpe, lorsque ce dernier a succombé au même mal en 1989.

Hujar aura traversé ce que l'on appelle une vie difficile. Il n'a jamais connu son père. Sa mère s'est remariée peu après sa naissance. Il ne s'entend ni avec elle, ni avec son parâtre. Ce sont ses grands-parents qui l'élèvent. L'adolescent les quitte le plus vite possible. Sa famille n'acceptera jamais son homosexualité. Un mode d'existence difficile à vivre aux USA dans les très conformistes années Einshower. Hujar part ainsi avec un amant en Italie. Il vit à Rome et à Florence, où l'on a l'habitude de ce genre de relations, entre 1958 et 1959. Il y revient en 1963 avec une bourse Fulbright, qui se voit distribuée de manière très étatisée. Il vit alors avec l'artiste Paul Thek.

L'adoubement de Richard Avedon

En 1967, c'est le déclic, un mot qui va bien avec la photographie. Le débutant participe à un atelier conduit par Richard Avedon. Un aîné célèbre qui le soutiendra par la suite, achetant et faisant acheter de l'Hujar. L'homme quitte alors son emploi pour exercer le 8e art comme métier. La mode. «Harper's Bazaar» ou «Rags». Ces expériences le laissent insatisfait. Le chiffon n'est pas son fait. Il rend donc son tablier en 1973 pour emménager dans un loft laissé vide par l'une des superstars «underground» lancées comme des fusées (et retombant tout aussi vite) par Andy Warhol. Les quartiers pauvres de la cité sont à ce moment des champs de ruines. New York est en faillite. Il y a mène une vie que la pauvreté rend par la force des choses un peu ascétique. Hujar produit en noir et blanc et en carré, format alors très à la mode, de nombreux portraits tant d'inconnus que de célébrités un brin marginales. Il faut de tout pour faire un monde. Susan Sontag, Candy Darling ou Gary Indina passent devant son appareil.

Susan Sontag. Photo Succession Peter Hujar, The Morgan Library

Hujar expose peu. Ou alors dans son studio. Ce sont parfois des images inmontrables, et qui le sont redevenues depuis. Notre époque d'involution nous a ramené à une pudeur plus grande encore qu'au temps de la reine Victoria. Je suis d'ailleurs surpris d'avoir constaté que l'image de Bruce de Sainte Croix assis sur une chaise, tenant vigoureusement entre ses mains un sexe imposant en érection, puisse se voir montrée au Jeu de Paume sans avertissement, ni cabinet à part. Hujar met en scène ce qu'on n'appelle pas encore le monde LGTB. Il y a les scène de rue à Christopher Street. Les groupes de travestis. Les personnalités ouvertement «déviantes» comme William Borroughs. Plus bien sûr les première manifestations après l'affaire Stonewall. Un bar gay s'était enfin rebellé en juin 1969 contre une descente de police dans un bar où tout le monde entrait pourtant en connaissance de cause.

Rétrospective complète

Peter Hujar fait donc aujourd'hui l'objet d'une belle rétrospective. Complète, puisqu'elle part de rares tirages du milieu des années 1950. Le commissaire Joel Smith a bénéficié des prêts de nombreuses institutions d'outre Atlantique, comme la Morgan Library. Le commissaire a voulu montrer tous les aspects de l’œuvre, ce qui vaut notamment au visiteur les portraits des momies des catacombes de Palerme, dont j'ignore si elles demeurent visitables aujourd'hui. Joel a fait un effort pour évoquer la présentation en janvier 1986 par Hujar de ses créations à la galerie Gracie Mansion de New York. Il y avait là une frise de 70 images sans liens apparents entre elles. Hujar avait accordé un soin infini à cet ensemble devant refléter l'ensemble de ses intérêts photographiques. C'était, sans qu'il le sache encore (son sida n'a été détecté qu'en 1987) son testament.

Candy Darling sur son lit de mort. Photo Succession Peter Hujar, Collection Menschel

L'ensemble séduit, convainc, interroge et bouleverse en dépit de son côté inévitablement très daté. Il offre aussi le moyen de le mettre en comparaison avec l’œuvre bien plus connu de Mapplethorpe. Un cadet de douze ans. Il y a de grandes ressemblances, pour ce qui touche aux thèmes. Mais Hujar est demeuré à la fois moins choquant (pas de SM, ni de fouet planté dans l'anus) et moins mondain que son cadet. Il n'y a aux cimaises du Jeu de Paume ni élégantes photos de statues antiques, ni portraits de la haute société américaine, ni fleurs traitées avec l'esthétisme le plus classique. La virtuosité d'Hujar se fait plus discrète. L'esprit moins racoleur, même si j'aime beaucoup Mapplethorpe. Le public a du coup l'impression d'une véritable authenticité. L'homme ne fait rien pour épater la galerie. D'où sans doute son retrait. D'où probablement la méconnaissance actuelle. D'où le nécessaire rattrapage par une vraie exposition. L'une des plus réussie de ce lieu parisien depuis celle vouée au non moins obscur Ed van der Elsken. Du moins pour moi!

Pratique

«Peter Hujar, The Speed Life», Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 19 janvier 2020. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 21h, le mardi jusqu'à 21h.

Allez! On y va! Bruce de Sainte Croix. Photo Succession Peter Hujar.

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