Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Jeu de Paume parisien s'ouvre à la photographie sans qualités de Luigi Ghirri

Mort en 1992 à 49 ans, l'Italien a été l'un des pionniers de la couleur. Elle lui permet de représenter le quotidien des années 1970 tel qu'il est du côté de Modène ou de Bologne.

Un couple dans un restaurant. Il n'y avait alors pas besoin de demander la permission avant de photographier.

Crédits: Succession Luigi Ghirri, Jeu de Paume, Paris 2019

Il ne s'est pas imposé comme une évidence. Luigi Ghiri n'avait pas place assurée d'office au Jeu de Paume parisien, comme par le passé Diane Arbus, André Kertesz ou Edward Steichen. L'Italien demeure un discret. Peu d'expositions lui ont du reste été consacrée depuis sa mort prématurée à 49 ans, en 1992. Il existe pourtant des archives familiales et le Département de la photographie de l'Université de Parme possède de lui un fonds important. Vous me direz que les universités ne sont pas là pour battre du tambour, surtout médiatique. N'empêche que le legs de Ghirri souffre de sous-exploitation.

Que voit-on dans l'actuelle rétrospective française, montée en collaboration avec le Reina Sofia de Madrid et le Museum Folkwang d'Essen, en Allemagne? Une partie seulement de l’œuvre. Il ne s'est pas agi pour le commissaire James Lingwood me proposer l'habituel «best of», mais de se concentrer sur les années 1970. autrement dit ici sur les débuts. Ghirri entre en photographie, comme on entre au couvent, en 1970. Il est alors géomètre, profession que cet homme de l'Emilie-Romagne conservera à titre alimentaire pendant quelques années. L'artiste aura cependant la chance de se voir exposé assez tôt. La première manifestation d'envergure se déroule à Parme en 1979. Elle remporte un succès qu'il faut replacer dans le cadre de l'époque.

La publicité est en couleurs

Pourquoi cela? Parce que Ghirri travaille exclusivement en couleurs. La chose semble aujourd'hui commune, mais en 1970 seul le noir et blanc passait pour créatif. La couleur était réservée aux instantanés que réalisaient les familles. Et surtout à la publicité. L'ennemie de l'art, tout le monde sait cela! Le choix du Romagnol tenait donc de la provocation. James Lingwood parle d'ailleurs d'une décision «sans équivalent en Europe à son époque». On peut la comparer à celle, contemporaine, de William Eggleston aux Etats-Unis. Un Américain qu'a récemment proposé l'Elysée à Lausanne. Tous deux visaient en plus à la banalité. Un crime de lèse-majesté. Chez eux, pas de cadrages réglés au millimètre. Aucun sujet extraordinaire. Nul effet de tirage. Rien que de la réalité brute et ordinaire qui, dans le cas de Ghirri, sortait tout droit du laboratoire Kodak de Modène, près de Bologne. Il lui confiait ses bobines de films de négatifs pour récupérer les tirages papier. Petit format. Nous n'étions pas encore entrés dans l'ère du gigantisme.

Les touristes en Suisse alémanique. L'image au lieu de la réalité. Photo Succession Luigi Ghirri, Jeu de Paume, Paris 2019.

Ce que peuvent découvrir les visiteurs du Jeu de Paume montre donc l'Italie provinciale de ce temps-là. Une Italie qui cesse bientôt d'être celle du «boom» économique pour devenir l'autre, nettement plus inquiétante, des terrorismes rouge et noir. Ils culmineront en septembre 1980 avec un attentat à la gare de Bologne faisant au moins 85 morts. Ghirri a beau se trouver involontairement en première loge, cette inquiétude, ce pessimisme et ce radicalisme ne se retrouvent pas dans son œuvre où des gens simples vivent des moments simples. Les affiches vantent des produits. Les rues se modernisent. Il y a trop d'images partout, ce qui provoque selon Ghirri une «anesthésie du regard». Les habitants rêvent du coup de consommer. Ils voyagent un peu dans des lieux comme l'Italie miniature de Rimini. Ghirri, lui aussi, se déplace à l'occasion. On le retrouve surtout en Suisse, d'Engelberg à Zurich en passant par Lucerne. Il y observe les touristes, mais sans le regard acidulé que développera bien plus par l'Anglais Martin Parr. Il n'y a chez lui ni dérision, ni humour. Nous avons affaire à un sérieux.

Pop art et conceptuel

Cet éloge du courant, cette photographie «sans qualités» pour parler comme le romancier Robert Musil, se retrouve située par James Lingwood dans la périphérie de l'art contemporain. Elle est due à la proximité de Ghirri avec des artistes et des écrivains comme Franco Guerzoni, Claudio Parmigiani ou Franco Vaccari (ce dernier ayant été vu à l'Elysée en 2012). Au temps de pop art et du conceptuel, ce petit monde prouvait ainsi qu'il existait des liens puissants entre les métropoles américaines et l'Italie périphérique. Notez, sur un plan très différent, que c'est aussi l'époque où Bill Viola se lance dans l'art vidéo à Florence, de l'autre côté des Apennins. L'Italie reste alors un bouillon, ou plutôt un chaudron, de cultures.

Evidemment, en découvrant toutes ces petites images dans leurs tirages d'époque, un peu fanés par le temps, le visiteur doit faire un effort. Qu'est-ce qui résulte d'un effet, ou d'un effort? Qu'est-ce qui demeure tout simplement banal? Ghirri a de plus été pillé, sans même le savoir, par plusieurs générations de créateurs internationaux. Il se trouve à l'origine d'un genre. Avec une définition simple, que l'homme donne lui-même. «Mes photographies sont en couleurs parce que le monde n'est pas en noir et blanc et parce que la pellicule pour les photos en couleurs a été inventée.» «Elémentaire mon cher Watson», aurait dit en son temps Sherlock Holmes!

Pratique

«Luigi Ghirri, Cartes et territoires», Jeu de Paume, Jardin des Tuileries, côté rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 2 juin. Tél. 0033147 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, le mardi jusqu’à 21h.

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