Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Jeu de Paume parisien nous invite du "Supermarché des images" numériques

L'exposition voit les choses de haut, avec un commissaire philosophe comme Peter Szendy. Elle nous montre un univers déshumanisé par l'"iconomie" générale.

Chez Amazon avec Andreas Gursky.

Crédits: Andreas Gursky, Sprüth Magers, ADAG, Jeu de Paume, Paris 2020.

Un caddy, comme on peut en trouver dans toutes les grandes surfaces. Oui, mais un caddy plaqué or. Signé par Sylvie Fleury, qui a comme d’habitude délégué son exécution à d’autres, ce chariot ouvre l’exposition «Le supermarché des images» au Jeu de Paume parisien. La manifestation occupe l’intégralité des trois étages, qui demeurent il est vrai fort petits. Il fallait bien cela pour évoquer la saturation visuelle dont nous sommes quotidiennement devenus les objets. Trois milliards de photos seraient ainsi envoyées chaque jour sur les réseaux sociaux. Le trop-plein d’une Planète devenue narcissique et folle.

Conçue par Peter Szendy avec l’aide de Marta Ponsa et Emmanuel Alloa, la chose donne dans le genre intellectuel et un peu catéchisant. Une prise de tête. C’est ce qui lui vaut sans doute de se voir encensée par la presse, qui a peur de donner l’air de ne pas avoir compris. C’est là le plus gros effort cérébral du Jeu de Paume depuis «Soulèvements» en 2016-2017. Soyons justes. Le propos reste ici moins abscons que celui de cet accrochage assumé Georges Didi Huberman, qui possède pour les uns l’aura du gourou et mériterait pour les autres le bonnet d’âne de l’imposteur. Français d’origine hongroise, né en 1966, Szendy (qu’on connaît surtout comme musicologue) propose un parcours plus accessible, même si tout vole ici très haut. On ne fréquente pas assidûment les philosophes, comme lui, sans avoir envie de compliquer les choses au lieu de les simplifier.

Une question de flux

Tout est parti d’un livre, intitulé «Le supermarché du visible». Ce dernier traitait des flux actuels. «La dimension économique de la vie des images y prenait le nom d’iconomie.» Il est par conséquent beaucoup question de gestion de stocks, «aux dimensions inouïes», de matières, «raréfiées», et de mutations, «allant dans le sens de l’immatériel». Les cryptomonnaies se retrouvent donc quelque part dans ce qui constitue avant tout un discours. Le visiteur se situe ici très loin de ce que l’on appelle pompeusement le 8eart. En d’autres termes, une photo numérique ou argentique restant normalement le pain quotidien du Jeu de Paume. «Dans le supermarché qui s’expose ici, les images de l’économie parlent chaque fois de l’économie de l’image.» Avec ces mots retournés comme des gants, on croirait entendre parler notre compatriote Jean-Luc Godard.

La couverture du catalogue. Photo DR, Jeu de Paume, Paris 2020.

Il fallait cependant bien montrer des œuvres. Elles sont aussi bien signées par l’Américain Evan Roth, qui imprime sans hiérarchie toutes ses photos familiale, que du Tchèque Harun Farocki, dont une très longue vidéo montre la planification d’un centre commercial sur le plan visuel. «Les pieds ne vont que là où les yeux sont déjà allés.» Avec l’un de ces immenses tirages dont il a le secret, l’Allemand Andreas Gursky nous entraîne dans un dépôt d’Amazon où stagnent des produits, dont la circulation dépend pourtant d’échanges dématérialisés. Ex-photojournaliste, la Brésilienne Ana Vitória Mussi propose une cascade de 20 000 négatifs sur rubans. Il y a comme cela beaucoup de monde, avec la présence inattendue d’étoiles du passé du genre Victor Vasarely, Yves Klein ou Lázlo Moholy-Nagy. Il faut de tout pour faire un monde qui ne tourne ici pas très rond.

L'importance du texte

Chaque pièce se voit comme de bien entendu accompagnée d’un texte dans la brochure d’accompagnement, histoire de faire passer le public des OGM aux algorithmes en transitant par la pixellisation, le travail nocturne et surtout l’argent. Sous forme de billets (comme avec Sophie Calle), ou non. Les commissaires tiennent tout de même à cadrer leur propos. Il est permis de le comprendre. Les œuvres ne parlent pas toutes d’elles-mêmes, comme le veut la formule. Dans «Clockworkers» de Martin Le Chevalier, les témoignages oraux de ceux et surtout celles qui taguent pour un salaire de misère les photos érotiques ou violentes postées sur le Net restent ainsi sans visages. Le visiteur se croirait dans un film de Marguerite Duras. Les voix monocordes de ces prolétaires du Net sont plaquées sur des vues d’intérieurs vides. Il faut interpréter…

Peter Szendy. Photo Radio France.

En majorité composé de jeunes et d’étudiants d’art, le public a tout pour se sentir découragé à la sortie. A moins que, comme pour le hall du Jeu de Paume tapissé de trop d’images pour retenir l’attention, tout finisse par former une sorte de bouillie visuelle. J’avoue ne pas avoir aimé «Le supermarché des images». Mais je peine parfois à distinguer si j’ai détesté certaines œuvres ou le traitement général fait à la photo (et à l’humain) aujourd’hui dans le monde. Sa vulgarisation. Sa banalisation. Son absence, finalement, à forme d’omniprésence. Le côté générationnel, comme souvent, joue ici son rôle. L’exposition proposée par l’équipe de Peter Szendy tend à vous donner l’impression, à partir d’un certain âge, d’être largué. Dépassé. A côté. Certains verront là une qualité. Il faut à ce qu’il paraît savoir se remettre en question. Mais c’est ici sans réponse positive proposée. Voire sans réponse du tout. Le Jeu de Paume nous expédie dans un monde où l’on n’a pas forcément envie d’aller. Bonne promenade tout de même!

Pratique

«Le supermarché des images», Jeu de Paume, 1, place de la Concorde, Paris, jusqu’au 7 juin. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h, le mardi jusqu’à 21h.

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