Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Jeu de Paume fait la lumière sur la photographe Dorothea Lange

L'Américaine restait la femme d'une seule image, prise en 1936 et montrant une mère migrante et ses deux enfants. Le musée parisien montre le reste de son oeuvre.

"Migrant Mother, Nipomo, California", 1936.

Crédits: Succession Dorothea Lange, Jeu de Paume, Paris 2018

Peut-on rester pour le public l'auteur d'une seule photographie? Tel semble en effet le cas pour Dorothea Lange (1895-1965). Tout le monde, même ceux qui ne savent pas son nom, ont vu au moins une fois son icône. Il s'agit de «Migrant Mother, Nipomo, California» de 1936. L'image, montrant une femme prématurément vieillie, le menton à la main, avec deux enfants dont les têtes restent de dos, ressort du tiroir chaque fois qu'il est question de la Grande Dépression américaine. Une Crise qui, commencée en octobre 1929, durera jusqu'à l'entrée en guerre des Etats-Unis en 1941. L'artiste travaillait alors pour la Farm Security Organisation qui se constituait, sous la direction de Roy Striker, de formidables archives afin de sensibiliser l'opinion.

Le Jeu de Paume de Paris a décidé sinon de tirer Dorothea de l'oubli, du moins d'épaissir le corpus de ses œuvres. Cette descendante d'émigrés allemands méritait bien une rétrospective française. La femme a connu une longue carrière, précocement engagée sur le plan politique. Dorothea Nutzhorn est devenue Lange en reprenant le nom de sa mère dès 1918. C'est à ce moment qu'elle ouvre un studio, à 23 ans. La jeune femme vit ainsi du portrait posé jusqu'en 1932. Il lui faut en plus soutenir la carrière de son mari, un peintre dont l'histoire de l'art pas retenu le nom. Dorothea entre assez vite en contact avec Paul Schuster Taylor, qui montre ses images lors de ses cours d'économie à Berkeley. Il deviendra son second mari puis, après sa mort, le gestionnaire de l'«estate» photographique. Taylor est spécialiste des conflits agricoles. Vous voyez comme tout s'enchaîne.

Deux mandats

C'est en 1932, l'année où l'Amérique a atteint le fond, que Dorothea ferme sa boutique pour se concentrer sur le reportage social. A San Francisco d'abord. Partout dans le pays ensuite. Lors de ses deux mandats pour la Farm Security Organisation, la photographe ne couvre pas moins de vingt-deux Etats. Il s'agit pour elle à la fois de prendre des clichés et d'en préciser par un texte les tenants et aboutissants. Sans légende, les images deviennent vite trompeuses. Certaines d'entre elles produisent cependant vite leur impact, dans la mesure où elle résument la situation. Une situation qui apparaît désespérée jusqu'au lancement du New Deal par le président Roosevelt, élu en 1933. C'est le cas, précisément en 1933 de «White Angel Breadline», montrant une file de chômeurs en attente d'un minimum de nourriture. Une image bien cadrée en noir et blanc, comme on en voit au même moment à Hollywood dans des films de la Warner Bros.

C'est cependant l'Amérique rurale qui domine assez rapidement chez Dorothea. Il faut dire que la campagne se voit frappée dans certains Etats par une double catastrophe. La ruine financière d'abord. Mais aussi le cataclysme écologique provoqué par le Dust Bowl. Pendant près de dix ans des sécheresses et de forts vents vont transformer des régions entières en déserts, poussant les paysans (ou plutôt les ex-paysans) à un exode massif vers la Californie. Dorothea en témoigne comme d'autres photographes. Ses reportages donnent à voir ce qu'un écrivain comme John Steinbeck synthétisera un peu plus tard dans son livre de 1939 «Les Raisins de la colère», presque immédiatement transposé au cinéma avec une rare efficacité par la 20th Century Fox.

Internés d'origine japonaise

Après l'entrée en guerre des Etats-Unis, Dorothea ne pose pas son appareil. Le travail qu'elle exécute alors restera cependant censuré jusqu'en 1966. Il s'agit de montrer l'internement des Américains d'origine japonaise dans des camps, après l'attaque de Pearl Harbour en 1941. Jugés potentiellement dangereux, ces gens doivent passer des années regroupés. Ce n'est pas l'Allemagne hitlérienne, bien sûr, mais le public n'a pas droit à des images aussi réalistes et crues. En opérant son choix dans l’œuvre finalement abondant de Dorothea Lange, le Jeu de Paume se devait de montrer ce versant méconnu (et peu glorieux) du conflit, comme il a décidé de proposer les séries que Dorothea Lange a consacré aux avocats commis d'office. Un emploi qui se généralisait aux USA dans les années 1950 alors que le système existait déjà à Venise... au XVe siècle. «Life» aurait normalement dû publier cette série. L'hebdomadaire ne le fit pas

Un certain nombre d'images sélectionnées des années 1930 à 1960 se voient mises en regard de planches contact. C'est toujours intéressant, une planche contact! La petite taille des images oblige à les examiner de près (une loupe se voit ici mise à disposition). Elle contraint aussi le regardeur à refaire la sélection. En 2018, réaliserions-nous toujours les mêmes choix? Pas obligatoirement! L’œil a changé. Trop vues, certaines images se sont usées. Je me souviens d'avoir vu présentés à Zurich les contacts de Werner Bischof. Soixante ou septante ans après intervenait souvent la tentation de retenir l'instant d'avant l'image célèbre. Ou alors celui d'après. Le fameux «moment décisif» de Cartier-Bresson n'existe pas. C'est celui d'ici et de maintenant. Demain se concentrera peut-être sur autre chose. Cela dit, «Migrant Mother, Nipomo, California» reste aujourd'hui encore la plus forte des cinq ou six images consacrées par Dorothea Lange à cette inconnue, qui a fini par incarner toute une époque.

Pratique

«Dorothea Lange, Politiques du visible», Jeu de Paume, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 27 janvier 2019. Tél. 00331 47 03 12 51, www.jeudepaume.org Ouvert le mardi de 11h à 21h, du mercredi au dimanche de 11h à 19h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.


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