Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Jeu de Paume expose à Paris les photos de la sulfureuse photographe Sally Mann

L'Américaine s'était fait connaître au début des années 1990 par les images de ses trois enfants nus. Le politiquement correct en a fait une mère dégénérée. L'artiste a depuis corrigé le tir.

La photo de Sally choisie pour le lancement de l'exposition.

Crédits: Sally Mann, Galerie Gagosian, Jeu de Paume, Paris 2019.

Veuillez m'excuser, sans que je vous remercie pour autant de votre compréhension. J'ai vu l'exposition fin juin. Elle se termine le 22 septembre. Notez que cela vous laisse encore trois semaines pour aller la voir au Jeu de Paume, à Paris. Ce dernier présente Sally Mann. Un grand nom de la photographie américaine. Une personnalité par ailleurs contestée, ce qui me semble toujours bon signe. Les gens faisant l'unanimité, en notre époque lisse et convenable, me font un peu peur. Or les gens critiquent aujourd'hui Sally sans vergogne, même s'il s'agit d'une femme!

Avant de développer, le cas, je fais d'abord les présentations. Sally Munger est née en 1951 au Sud des Etats-Unis. En pleine ségrégation raciale, donc. Elle a épousé très jeune, à dix-neuf ans, Larry Mann. Le couple a eu trois enfants, Jessie Emmett et Virginia. Ceux-ci ont tôt fait l'objet de son travail, qui tient à la fois de l'observation et de la mise en scène. De belles images en noir et blanc, ayant fait en 1992 l'objet d'un livre, «Immediate Family». Aucune objection à l'époque. Mais, dès le milieu des années 1990, des voix se sont fait entendre. Comment une mère pouvait-elle exposer la nudité de ses enfants? Une chose tout à fait normale dans les années 1960 et 1970. Pensez aux «hippies». Mais le vent était en train de tourner. Peu à peu, les mineurs sont devenus des sortes d'objets pornographiques, coupable de susciter des passions coupables.

Consensuelle aujourd'hui

Sally n'en a pas moins continué à poursuivre son chemin. Elle a publié une certain nombre d'albums, jusqu'au «A Thousand Crossings» de 2018. Son inspiration a changé. La libertaire est devenue très consensuelle pour le plus grand bonheur de sa carrière, orchestrée par Larry Gagosian. On voit mal qui oserait lui reprocher ses travaux récents, sous-tendus par la mémoire de l'esclavage et de la séparation forcée des races. L'artiste montre ainsi des paysages où se sont jadis passées des choses. Horribles, en général. Comme elle vit à Lexington, en Virginie, elle n'a que l'embarras du choix. Une vidéo, au Jeu de Paume, la montre en pleine discussion. La femme n'en finit pas d'avoir mauvaise conscience, ce qui lui donne paradoxalement bonne conscience. Le monde est décidément bien compliqué (1).

Sally Mannn au début des années 2000. Photo DR.

L'actuelle manifestation tourne naturellement autour de «Mille et un passages» récents. L'artiste y joue beaucoup d'une impression de travail à l'ancienne, utilisant comme d'autres des papiers périmés pour obtenir des accidents de tirage. En noir et blanc, bien sûr. Il y a parfois des résultats magiques. D'autres tombent selon moi à plat. Le hasard n'est pas toujours le meilleur des collaborateurs. Le tout se situe néanmoins bien dans la tradition du paysage américain, dans sa tendance floue.

L'affaire de  l'Elysée à Lausanne

Sarah Greenough et Sarah Kennel n'en ont pas moins mis aux cimaises quelques images anciennes, à mon avis bien meilleures. On y voit donc Virginia, Jessie et Emmett en état d'innocence. De petits Adam et Eve avant l'invention de la feuilles de vigne. Des choses en principe plus montrables. Du reste, quand l'Elysée de Lausanne a consacré une rétrospective à l'Américaine en 2010 (cela fait donc près de dix ans), il n'avait pas trouvé de sponsor et les affiches s'étaient retrouvées vandalisées. Certains voient partout le mal qui est en eux. En France, la chose n'a pas suscité cette années trop d'échos négatifs. La publicité s'est cependant montrée tout ce qu'il y a de plus prudent. Je note au passage que l'exposition a tout de même passé par Washington et par Salem. Eh oui! La ville où l'on cherchait jadis des sorcières...

(1) J'ai noté la phrase suivante: "Enfant, j'éprouvais déjà de la honte et un vague sentiment de responsabilité. Le passé me hante depuis la nuit des temps."  

Pratique

«Sally Mann, Mille et un passages», Jeu de Paume, Paris, Jardin des Tuileries côté Rivoli, (ou 1, place de la Concorde) jusqu'au 22 septembre. Tél. 00331 47 03 12 50, site www.jeudepaume.org Ouvert le mardi de 12 à 21h, du mercredi au vendredi de 12h à 20h. Les samedis et dimanches de 11h à 20h.

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