Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Humboldt Forum de Berlin a enfin ouvert dans l'immense château reconstruit

Pour le lieu d'exposition, c'est la fin d'un parcours du combattant. Pour le Schloss, la bataille a commencé dès la réunification de 1991. Un rêve réalisé.

Le Schlüterhof. L'aile contemporaine est à droite. Une verrue.

Crédits: Humboldt Forum, Berlin 2021, image de simulation.

Ouf! Ça y est! C’est fait! Notez qu’il aura fallu le temps (1). A l’heure où cet article paraît, soit le 20 juillet autour de 18 heures 30, le Forum Humboldt aura été inauguré à Berlin. C’est l’heureuse conclusion d’une interminable aventure. Ce centre monumental de quatre hectares (ou 40 000 mètres carrés, si vous préférez), dédié à deux sommités germaniques l’explorateur Alexander (1769-1859) et son frère le linguiste Wilhelm von Humboldt (1767-1835), aurait en effet dû se voir ouvrir de multiples fois. Les retards ont succédé aux empêchements, à moins que ce ne soit le contraire. Annoncé début 2019, le grand jour s’est vu repoussé à juin, puis d’un coup à décembre 2020. Le tout sur fond de polémiques très "petit bout de la lorgnette". On n’aura parlé en 2020 que de la restitution, ou de la non-restitution des bronzes spoliés au Bénin, qui auraient dû se voir exposés là. Vous savez comment sont les journalistes…

Quelques-unes des statues sauvées de la destruction en 1950. Photo Humboldt Forum, Berlin 2021.

L’inauguration du 20 juillet, à laquelle Angela Merkel n’était curieusement pas annoncée en dépit du caractère très politique de l’événement, met surtout fin à l’interminable affaire de la reconstruction du Château de Berlin. Ses ruines avaient été dynamitées par les communistes en 1950. Les façades restaient alors en relativement bon état. Parfaitement restaurables. Le geste se voulait du coup autoritaire. Définitif. Dès la réunification de 1991, des voix se sont donc élevées pour demander la restitution de ce bâtiment colossal, remanié d’innombrables fois depuis le Moyen Age par les Hohenzollern. Les pétitionnaires auraient d’abord été pris pour des «fadas» si l’on avait été à Marseille et non en Prusse. Puis ils ont acquis une certaine crédibilité. Une simulation a été réalisée avec de la toile. Elle a séduit. Il fallait juste assurer le financement à coup de centaines de millions. Je n’entrerai pas ici dans le détail. L’édifice a fini par se voir reconstitué dans son dernier état, celui du règne de Guillaume II, qui avait beaucoup modifié les architectures juste avant 1914.

L'aile moderne

L’idée de remonter «ab nihilo» tout un palais heurtait évidemment les puristes de l’histoire de l’art. Ils ont brandi la «Charte de Venise», souvent piétinée pourtant (notamment par les Russes), pour dire que cela ne devait pas se faire au nom de l'authenticité. Moralité, trois ailes sur quatre sont aujourd’hui en baroque et en néo-baroque. Normal! La quatrième est cependant moderne, afin de bien montrer que le tout tient du pastiche. Manque de pot! C’est cette médiocrité contemporaine (on croirait un siège de grande banque) qui se voit aujourd’hui le plus décriée. Sur les nombreuses images que j’ai consultées, le photographe a ainsi tout fait pour laisser la partie contemporaine hors de son champ de vision.

L'un des objets, ici indien, en ivoire. Photo Humboldt Forum, Berlin 2021.

Mais revenons au Forum. Il a été inauguré lundi par la ministre fédérale de la culture Monika Grütters et le maire de la ville, ou bourgmestre, Michael Müller. Plus bien sûr son intendant, l’historien de l’art Hartmut Dogerloh. Il y a eu de petits discours. La partie musicale était assurée non pas par la Philharmonie mais des musiciens de rue, ce qui faisait plus convivial et populaire. Des «food trucks» étaient aussi prévus, avec saucisses. Plus des performances. Pour que les gens puissent voir au moins de loin le spectacle en respectant les distance sociales, la police avait fermé Unter den Linden. Les premiers visiteurs ont ensuite pu pénétrer dans les lieux. Gratuitement. Durant les cent premiers jours, le Forum ne fera du reste pas payer le public, qui devra néanmoins réserver un créneau horaire.

Six expositions

Et que verra-t-il? Au moins six expositions. Les «Schlosskeller», comme leur nom l’indique, proposent les sous-sols archéologiques. Une section permanente présente, restaurées, les sculptures baroques (notamment celles d’Andreas Schlüter), que les communistes avaient préservées du dynamitage. Une autre présente comme de juste aux frères Humboldt, le casanier qui fonda notamment l’Université de Berlin et le voyageur qui arpentait le monde (2). «Schecklich Schön» s’intéresse aux éléphants, aux hommes et à l’ivoire sur fond d’exploitation coloniale et d’esclavage. «Berlin Global» tourne autour de la ville monde, fondée au XIIIe siècle. «Nimm Platz» se passionne pour la place que l’homme, ou plutôt l’individu, occupe dans la société. A mon avis, il faut pour voir tout cela plusieurs visites, entrelardées de cafés avec pâtisseries pris dans une cour. Aux touristes que la chose intéresserait, je signale que nous sommes en plus ici dans «l’île des musées». Autant dire qu’ils ont vraiment de quoi faire!

L'un des objets choisis pour raconter l'histoire d'une ville longtemps coupée en deux. Il date des années 1970. Photo Humboldt Forum, Berlin 2021.

(1) Tiens! L’article situé immédiatement une case au-dessus dans le déroulé de cette chronique commence par les mêmes mots.
(2) Sur Alexander von Humboldt, je recommanderais le magnifique roman de Daniel Kehlmann (2005) intitulé en français «Les arpenteurs du monde».

Pratique

Le site à consulter, www.humboldtforum.org

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