Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le groupe UniCredit veut vendre les 60 000 oeuvres de ses collections artistiques

La nouvelle passe inaperçue. Elle marque pourtant un changement fondamental dans la politique des banques italiennes. UniCredit se veut maintenant social.

"L'acrobate", d'Antonio Donghi. L'une des 28 toiles du peintre liées par un pacte de non-dispersion.

Crédits: Succession Antonio Donghi.

J'ai lu ça dans «Il Giornale dell'arte». Une activité à plein temps que le dépouillement de ce mensuel italien! Contrairement à ses pâles dérivés français ou anglais (j'avoue n'avoir jamais parcouru les version russe ou chinoise), il offre en effet de la matière. Deux cent trente deux pages pour avril et 240 en mai de cette année. De quoi apprendre des choses autres que l'habituel bling bling culturel caractérisant «The Art Newspaper» ou «Le Journal des arts»...

La nouvelle peut sembler considérable. Maria Elena Santagalli, qui signe l'énorme article («Il Giornale dell'Arte» voit volontiers long), s'étonne pourtant du peu d'écho rencontré. Normalement, selon elle, le monde économique et culturel aurait dû dresser l'oreille. Il s'agit là d'une affaire «epocale», autrement marquant notre époque. UniCredit a annoncé sa volonté de se défaire de la totalité de ses collections artistiques, riches de quelque 60 000 pièces. Elles résultent, comme souvent, de fusions diverses. Il y a là des achats récents, bien sûr, mais surtout un patrimoine provenant de Rolo Banca, de Cariverona, de Crt di Torino, de Cassamarca, de Cr'Trento e Rovereto ou de Cr'Trieste. Des fonds originaires, on le voit, d'Italie du Nord. A ce conglomérat s'ajoutent des ensembles venus de banques étrangères aspirées par UniCredit. Je citerai l'allemande Hvb-Hypovereins, l'autrichienne Bank Austria et la turque Yapi Credit. C'est ainsi qu'on arrive au chiffre apparemment fou de 60 000. Cela dit la société Aristophil, aujourd'hui en liquidation à travers des ventes aux enchères, était bien arrivée à acquérir en France 135 000 autographes à elle toute seule...

Une volonté directoriale

Qui a voulu cette dispersion? Sans aucun doute Jean-Pierre Mustier, qui n'est pas un champion du patrimonial. Je pense que vous voyez de qui je parle. Il faut pourtant rappeler un ou deux détails. Ce polytechnicien français, né en 1961, est arrivé une première fois au sommet de la Société Générale. Son règne a (mal) fini dans la tourmente de l'affaire Jérôme Kerviel. Mais les solidarités des grandes écoles ont joué à plein en sa faveur. Nous sommes dans une franc-maçonnerie. Mustier a passé, après avoir dû payer personnellement une amende, à UniCredit. Il a ensuite temporairement quitté ce bateau pour une autre société. Retrait provisoire. Notre homme est revenu en 2016 à UniCredit en tant que directeur général.

Jean-Pierre Mustier, directeur général d'UniCredit. Photo DR

Son idée, selon Maria Elena Santagati, est de changer le «processus évolutif» du monstre financier italien en jetant du lest. L'art. Les mots «patrimonio condiviso» et «expresssione di identità» ont disparu du vocabulaire de l'entreprise. Un peu vieillots, sans doute. Pas assez porteurs, certainement. Celle-ci se met (en passant du coup de l'italien à l'anglais) au «Social Impact Banking». Il s'agit de soutenir des personnes et des entreprises du secteur tertiaire «orientés vers un impact social positif». UniCredit s'achète une bonne conscience, pour ne pas dire une conscience tout court. Les premiers essais de crédits, voire de micro-crédits, ont eu lieu en 2018. Ils ont rencontré un écho positif. La vente des collections permettra de financer la suite du programme prévu. Il suffit pour cela de 79,2 millions. Une paille pour un colosse comme UniCredit.

Pourquoi tout liquider?

Le raisonnement laisse la journaliste économique perplexe. Vu la modicité (tout est relatif!) de la somme, pourquoi tout vendre? Il suffirait de liquider aux enchères les pièces les plus prestigieuses, du Tintoret à Andy Warhol en passant par Giorgio de Chirico et Gerhard Richter, puisque le fonds comprend aussi bien des classiques que des contemporains. UniCredit n'a en plus aucun besoin criant d'argent, même si parle à son propos de méga-fusions pour 2019 ou 2020 (Abn Amro, Lloyds Bank, Société Générale...) La vérité est pour elle que la banque se dégage brutalement du secteur culturel, par tradition si important pour les établissements financiers d'Italie. Des établissements qui achètent non seulement national, mais encore local. Une banque vénitienne ne s'offrira ainsi jamais du baroque napolitain. Seuls les artistes émergents pourront désormais bénéficier de microcrédits chez UniCredit. Et à titre caritatif, bien entendu....

Le palais Leoni Montanari, siège vicentin de l'Intesa SanPaolo. Photo Vicenza Turismo.

 Le passage du culturel au social a commencé il y a longtemps aux Etats-Unis, d'où viennent la plupart des tendances. D'énormes entreprises ou d'immenses fortunes avaient besoin de se refaire une virginité. La question que pose la journaliste devient du coup la suivante. D'autres banques vont-elles suivre en Italie l'exemple d'UniCredit et mettre à l'encan leurs bijoux de famille? Vont-elles par ailleurs brader le reste comme le fera cette dernière qui, bien consciente de l'impossibilité de vendre 60 000 pièces, parle de donner le menu fretin «à des musées locaux»? D'autres œuvres devront Dieu merci rester groupées, comme les 28 toiles d'Antonio Donghi (1897-1963). Elles sont en effet liées par un lien contractuel empêchant leur dispersion et obligeant à les mettre à la disposition de tous.

L'engagement d'Intesa SanPaolo

Pour le moment, rien de ce genre destructeur ne se voit annoncé. Intesa SanPaolo, dont je vous parle parfois, multiplie les expositions de prestige à côté de la Scala de Milan. La même banque fête par ailleurs les 20 ans de son engagement à Vicence avec «Mito», présenté au Palazzo Leoni Montanari. Une grosse chose sur les mythes grecs antiques. Elle en tire aujourd'hui une renommée internationale, finançant par ailleurs des restaurations d’œuvres appartenant à des églises ou à des musées pauvres. Je signalerai pour terminer qu'à Vicence, l'Intesa ne partait pas de rien non plus. Elle a reçu lors d'une fusion le patrimoine de l'Ambrosiano Veneto, qui résultait lui-même du mariage de deux banques régionales. Les petits ruisseaux font les grande rivières.

Cela dit, une affaire à suivre, tout de même!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."