Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le groupe LVMH a enfin achevé la restauration des bâtiments de La Samaritaine à Paris

Après deux décennies d'aléas divers, le chef-d'oeuvre Art Nouveau de Frantz Jourdain a retrouvé bonne mine, pendant que Sanaa construisait la partie contemporaine.

L'escalier de La Samaritaine.

Crédits: Photo Pierre-Olivier Deschamps, Agence Vu pour La Samaritaine.

Ce devait être pour mai 2020. Les choses vont attendre. Notez qu’elles en ont pris l’habitude. Acheté en 2001 par LVMH, le pâté de La Samaritaine à Paris a continué à fonctionner en tant que grand magasin jusqu’en 2005. Cette année-là, cette cathédrale du commerce s’est vue fermée «pour cause de sécurité». La chose arrangeait bien un groupe entendant faire tout autre chose de l’entreprise fondée en 1871 par Ernest Cognacq (1839-1928) et son épouse Marie-Louise Jaÿ. Le lieu populaire devait laisser place à ce luxe fascinant tant les riches de la Planète et ceux qui voudraient bien pouvoir les imiter. Il a fallu cinq ans pour affiner un concept. Plus cinq autres avant d’obtenir un permis de démolition et de reconstruction. LVMH entendait toucher à du patrimonial. Il y avait les bâtiments de La Samaritaine, construits par Frantz Jourdain vers1900, puis par Henri Sauvage autour de 1930, plus des maisons de la rue de Rivoli. On allait ici s’attaquer à l’urbanisme haussmanien. Cela dit, les structures de fer, de verre et de lave émaillée conçues par Jourdain avaient déjà sérieusement bousculé à l’époque ce paysage minéral…

Je pourrais vous raconter l’histoire de La Samaritaine. Elle tient du conte de fées,ou plutôt du roman édifiant. Un couple de provinciaux sans le sou (Ernest Cognacq avait à ses débuts vendu comme camelot sa marchandise dans un parapluie) avait réussi à créer son magasin, puis à sans cesse l’agrandir, de la Seine à la rue de Rivoli. Tablant sur des marges honnêtes (l’homme avait tenté auparavant l’aventure avec une autre entreprise nommée «Au petit bénéfice»), Ernest et sa dynamique épouse visaient le grand public, et donc la quantité. D’où des encaisses de plus en plus incroyables. La Samaritaine dégageait 800 000 francs or en 1875, 6 millions sen 1882 et 50 millions en 1898. Une aventure à la Zola d'«Au bonheur des dames», le livre paru en 1882. Notons que l’écrivain avait consulté avant d’écrire le jeune architecte Frantz Jourdain (1847-1935). Et c’est ce dernier que les Cognacq-Jaÿ, des patrons paternalistes mais durs, allaient consulter pour conférer une unité à des bâtiments vétustes achetés parcelle après parcelle.

Démodé à l'ouverture

Jourdain passera des années sur cet énorme chantier, dont il entendait faire un chef-d’œuvre de l’Art Nouveau. Il y aura là beaucoup de verre, énormément de lumière et un décor de fers forgés et de panneaux de lave floraux à fond bouton d’or. Un grand escalier, bien sûr, comme aux Galeries Lafayette (où celui-ci a hélas été démonté dans les années 1970). Normal! Il s’agit d’un palais de la consommation, avant tout féminine. Les rayons se voudront cependant aussi variés que possible. «On trouve de tout à La Samaritaine» restera du reste le slogan de la maison pour les films publicitaires que l’on verra projetés jusque vers 2000 dans les cinémas parisiens. Des petites merveilles d’humour, cela dit en passant. Mais tout cela va prendre du temps. L’Art aura cessé d’être Nouveau quand l’inauguration totale s’effectuera en 1910. D’où une extension Art Déco assez contradictoire sur le côté fleuve par Henri Sauvage (1873-1932), terminée l’année de sa mort (1). Il faudra alors harmoniser le tout. La lave et les couleurs jaunes vont disparaître sous des badigeons. Le résultat deviendra d’autant plus gris que le tout fera vite très sale.

Les peintures de Francis Jourdain et Eugène Grasset. Photo Pierre-Olivier Deschamps, Agence Vu pour La Samaritaine.

Une première restitution, dans les années 1980, a créé la surprise. Je me souviens d’avoir alors découvert avec délices les compositions florales et les belles calligraphies Art Nouveau sur les façades latérales. Les choses avaient hélas été menées à la hussarde. Spéculant sur le fait que la restauration resterait vue de loin, les propriétaires avaient grossièrement peint pour combler des manques. Aucun travail de fond ne s’était vu entrepris. C’est la tâche à laquelle s’est attelée LVMH, tout en tentant de faire passer auprès de la Mairie de Paris son projet de façade moderne sur la rue de Rivoli. Un plan dû à Sanaa (qui est un bureau japonais et non yéménite en dépit de son nom.) L’atelier qui a construit à Lens l’antenne du Louvre. Une assez belle chose, mais froide comme un aquarium. Il faut dire qu’avec Sanaa on reste dans un minimalisme supposé élégant et le verre ondulé aux tonalités grises. La Ville a finalement donné son accord au milieu d’un concert de protestations. Mais la maire Anne Hidalgo rêve d’un territoire contemporain dont elle deviendrait la petite reine (je pense en écrivant cela aux bicyclettes!). Souvenez-vous de son acharnement à faire voter par ses troupes l’idée d’une colossale Tour Triangle hors du centre historique (mais bien visible de celui-ci!), conçue par les Bâlois Herzog & DeMeuron (2)...

Un chantier à 750 millions d'euros

Tandis que la façade ondulée de Sanaa poussait sur la rue de Rivoli, les restaurateurs ont refait les parties anciennes. Ils en avaient les moyens. Nous sommes ici dans un chantier à 750 millions d’euros. Tout se révélait à reprendre sous la houlette de Jean-François Lagneau, architecte en chef des Monuments historiques. Les plaques de lave émaillée. Elles se sont vues confiées à Maria de Costa, chargée de les remettre en état dans les règles d’art ou de refaire les plus abîmées. Les ferronneries. La grande peinture murale, elle aussi sur fond jonquille, conçue par Francis Jourdain (le fils de Frantz) et le Lausannois Eugène Grasset. Il a fallu couper cette dernière en 136 panneaux et la nettoyer avec soin en bouchant les lacunes avant de la reposer. La verrière devait enfin avoir l’air flambante neuve. Le luxe s’accommode de nos jours mal de la crasse et de la poussière. Il ne doit plus sembler patiné afin de lui assurer une certaine discrétion, comme jadis. Le luxe doit dégager un goût de neuf. Normal après tout pour un public de nouveaux riches!

Sous la verrière. Photo Pierre-Olivier Deschamps, Agence Vu pour La Samaritaine.

Tout cela a fini par être prêt autour de février 2020. Les journalistes ont été convoqués afin de leur faire dire tout le bien qu’ils ne pensaient peut-être pas de l’opération. Il y a eu des articles, mais finalement pas tant que ça. On est bientôt entré dans le confinement, qui n’entend pas en remettre sur le faste et la dépense extra-sanitaire ou sociale. Peu de gens ont lu ces papiers. J’emprunte mes renseignements à ma mémoire, bien sûr, mais aussi au quotidien «Le Parisien» et au numéro d’avril de «Connaissance des Arts». Une édition qui, signe des temps, n’est jamais arrivée jusque dans les kiosques suisses.

Affaire à suivre

Il faudra donc attendre pour la suite, que je vous dévoile dans l’article situé une case plus bas dans le déroulé de cette chronique. LVMH a prévu chic et surtout très cher, avec une légère touche de social. Que voulez-vous? Nous le savons tous depuis les livres de la comtesse de Ségur. Les riches ont chacun leurs pauvres.

(1) Sauvage ait commencé par de l'Art Nouveau. Je vais bientôt vous parler de la Villa Majorelle de Nancy, que j'ai vue remise à neuf juste avant le confinement.
(2) La Tour Triangle ne fait plus parler d’elle. Espérons qu’elle ne se fera jamais, comme celle que Pierre Cardin prévoyait sur la terre ferme près de Venise. Il s’agit d’un projet à un milliard d’euros. Tout augmente!

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