Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le graphiste Bruno Mongozzi joue avec le design au Museum für Gestaltung de Zurich

Le Tessinois a reçu une carte blanche pour créer "MyCollection" a partir des 500 000 objets conservés dans les collections du musée, lié à une école.

La chaise B9 de Thonet. La pièce préférée de Mongozzi.

Crédits: Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

C’est une institution, avec ce que la chose suppose de projection sur la durée. Le Museum für Gestaltung de Zurich existe depuis 1875. Voilà qui fait un bail. Trente-cinq de plus que le Kunsthaus! Il s’agissait moins là, à l’origine, d’une institution vouée aux arts décoratifs que d’un établissement visant à la formation de nouveaux artisans industriels. Il a ainsi occupé, après 1933, une école construite près de la gare dans le plus pur style Bauhaus. Des annexes se sont ensuite imposées, notamment pour présenter des collections galopantes. Il y a longtemps eu le Bellerive, au bord du lac. Une ravissante villa à laquelle le public parvenait après une longue promenade au bord de l’eau. C’était petit. Le décor projetait surtout une image vieillotte. Elle dérangeait l’idée d’un lieu tourné vers l’avenir. Le second siège du Museum se trouve donc aujourd’hui au Toni Areal. Le nouveau quartier à la mode qui longe, côté Limmat, les voies de chemin de fer. On ne peut pas dire que l’immeuble noirâtre soit bien joyeux. Mais il fait moderne, et les jeunes d’aujourd’hui sont souvent des gens très sérieux. Un peu puritains aussi, comme le design d’ailleurs…

L'affiche pour Agfa d'Herbert Leupin. Photo Agfa, Succession Herbert Leupin.

Les collections engrangées par le Museum für Gestaltung au fil des décennies apparaissent gigantesques. Selon les derniers chiffres, elles compteraient avant tout 380 000 affiches (le triple, ou presque, de la Bibliothèque de Genève) et 50 000 meubles et objets relevant du «design» (ou tout de même de l’artisanat). Que faire pour animer ce patrimoine? Des expositions, bien sûr! Encore faut-il trouver un sujet. Le plus simple se révèle souvent de confier le commissariat à une personne extérieure. Les artistes remplacent du coup, parfois abusivement, professionnels et scientifiques. Le Museum suit ce courant depuis 2016. Il a commencé par l’Anglais Jasper Morrison. En 2017, c’était au tour du graphiste autrichien Stefan Sagmeister de proposer sa sélection. La carte blanche se veut en effet personnalisée. L’actuelle mouture s’intitule ainsi «MyCollection». En un seul mot.

Une vision plutôt austère

Et qui est l’heureux élu de 20210-2021? Un Suisse. Bruno Mongozzi vient du Tessin. Cela fait très architecte. Il s’agit pourtant d’un graphiste aujourd’hui âgé de 79 ans. L’homme a accompli ses études à l’Ecole des arts décoratifs genevoise. Il les a poursuivies à Londres, perçue dans les années 1960 comme une Mecque de la modernité. Bruno a alors étudié la «perception psychologique», le design s’adressant à des industriels, puis à des acheteurs. Le débutant a ainsi passé par la Saint Martin School, ce qui fait encore très chic de nos jours. Mongozzi a ensuite œuvré en bonne logique à Milan, une ville elle aussi en ébullition. Il a aussi enseigné. Bardé de prix comme une vache combattante de cocardes, l’homme a longtemps fait autorité. Le Musée d’Orsay lui a ainsi confié en 1983 sa signalétique, ce qui n’a pas empêché certains visiteurs de se perdre.

Une affiche de Mongozzi lui-même, présentée en parallèle. Photo Museo cantonale d'arte, Bruno Mongozzi.

Mongozzi a donc pu puiser librement dans les quatre collections composant le fonds du musée. Je suppose qu’il n’a pas tout regardé, vu qu’elles comprennent aujourd’hui plus d’un demi million d’«items». Le commissaire a voulu concilier sa vision austère d’un design très dépouillé (sans réelle fantaisie et terriblement fonctionnel) avec le paysage devenu lointain de son enfance. Paysage moral, s’entend. Ses parents demeuraient des artisans traditionnels. Autant dire que Mongozzi conserve, ce qui devient rare de nos jours, un certain respect de la main. Une main sachant manier, d’une manière magique pour quelqu’un de sept ou huit ans, des outils semblant obéir aux doigts. Son père et sa mère créaient ainsi de vraies choses pour de vraies gens.

Graphisme zurichois

Il n’empêche qu’à l’arrivée, dans l’immense salle d’un seul tenant au Toni Areal, la sélection apparaît un peu convenue. Elle comporte avant tout de grands classiques. Des points de référence ayant soixante ans, voire bien davantage. La pièce que Mongozzi déclare préférer est d'ailleurs un modèle de chaise Thonet, en bois chauffé et tordu créé il y a maintenant plus d’un siècle. La B9. Autrement, le Tessinois fait la part belle aux Suisses. En matière de graphisme, Zurich a longtemps donné le ton au monde entier. On parlait d’«école zurichoise». Les meubles sont eux restés d’une consommation plus locale. La sélection va ainsi d’une affiche d’Herbert Leupin pour Agfa de 1967 à la table Wohnbedarf, Model 1010 d’Ulrich P. Wieser, remontant à 1957, en passant par la chaise de plage bien connue de Willy Guhl, créée en 1954. Ces pièces restent d’autant plus dans l’œil des amateurs qu’elles demeurent souvent en production de nos jours. Et tant pis si les acheteurs ne savent pas toujours qui a signé ces modèles remontant au millénaire dernier…

Chaise créée en 1950 par Armin Wirth. Elle reste encore en production. Photo Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

Cette sélection nationale, qui ne se voit bien sûr pas présentée comme telle, se marie bien avec des pièces américaines, italiennes ou japonaises. Trois terres d’élection du design. L’ensemble peut ainsi courir le long des murs de la grande salle aveugle, ou se présenter par grappes au milieu de celle-ci. L’ensemble dénote un goût assez sévère, comme je vous l’ai dit. Un peu convenu, comme je l’ai également sous-entendu. Et, vu le peu de pièces récentes proposées, davantage tourné vers le passé que l’avenir. Comme le marché du design, d’ailleurs! Un magasin chic s’est installé près de chez moi, rue des Bains à Genève. Au voisinage des galeries d’art contemporain. Eh bien il ne propose que des meubles, souvent scandinaves, en réédition! On voit là les effets (positifs et négatifs) d’une maison à l’aura patrimoniale comme Vitra.

Pratique

«MyCollection, Bruno Mongozzi», Museum für Gestaltung, Zurich. L’institution est fermée au moins jusqu’au 28 février. L’exposition devait normalement se terminer le 14 février. Rien de plus simple que de la prolonger. Jetez un œil de temps en temps sur www.museum-gestaltung.ch

Bruno Mongozzi. Photo DR.

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