Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Grand Palais parisien montre l'"Eblouissante Venise" du XVIIIe

Le dernier siècle de la Sérénissime ressemble au bouquet final d'un feu d'artifice. L'actuelle exposition brasse peinture, sculpture, mobilier, musique et architecture. Le cocktail prend ici assez mal.

"Le menuet" de Giandomenico Tiepolo. Une vision idéalisée de la vie mondaine vénitienne.

Crédits: RMN, Grand Palais 2018

Il y a des villes qui parlent à l'imaginaire. Venise en fait à coup sûr partie. Chacun possède son image de la Cité des Doges, confortée par de nombreuses visites sur place. Il suffit de voir la foule sur la place Saint-Marc presque toute l'année. Le Grand Palais en a profité pour proposer un «Eblouissante Venise», centré sur le XVIIIe siècle. Le dernier d'une République millénaire. L'exposition ravive le souvenir d'une fête constante, à laquelle participe déjà l'Europe entière. Le Carnaval ne dure-t-il alors pas, par à coups tout de même, durant six mois? D'où des visions tenaces de masques et de dominos (1).

En général, ce type de manifestations s'axe sur la peinture. Normal! L'art vénitien d'alors constitue un produit d'exportation. D'abord les touristes (qui restent alors de riches personnages opérant leur Grand Tour) ramènent chez eux des Canaletto ou des Guardi comme ils auraient plus tard acquis des cartes postales. Les artistes eux-mêmes voyagent ensuite beaucoup, comme le rappelle une section de l'exposition actuelle. Canaletto lui-même part à Londres afin d'en mettre sur toiles des vues de la ville. Tiepolo décore des plafonds de Würzburg à Madrid. Sébastiano Ricci séjourne aussi en Angleterre. Gian Antonio Pellegrini, le plus vadrouilleur de tous, opère à Mannheim, La Haye, Londres, Paris, Dresde, Prague ou Vienne, accompagné de son épouse cantatrice, Angela Carriera. La musique reste encore italienne durant presque tout le Siècle des Lumières.

Un peu de tout

Ici, Catherine Loisel a voulu faire plus, à défaut de mieux. Elle a tenté de faire entrer, en plus des peintures, l'époque entière dans les nefs du Grand Palais. L'ambition peut sembler énorme, surtout si l'on n'entend pas faire entrer les œuvres au chausse-pied dans des salles surchargées. La commissaire a donc pris un peu de tout. C'est un échantillonnage. Il y a des meubles peints, qui devaient paraître très séduisants neufs, des partitions de musique, des marionnettes, une porte, des vêtements, de la porcelaine, des sculptures ou des dessins. Restait bien sûr à donner un sens à leur réunion. Le décor s'est vu confié à Macha Makeïeff, «metteure en scène et plasticienne». Un choix malheureux. Il eut été plaisant de voir les mêmes choses sans les hideux papiers peints ni les coquetteries de présentation. Pourquoi un lion empaillé derrière une grille, par exemple? L'art vénitien du «Settecento» (2) se révèle déjà assez chargé comme ça. Inutile d'en remettre. Le Grand Palais ne ressemblera de toute manière jamais à la Ca' Rezzonico, le musée du XVIIIe siècle de Venise. Il n'offrira ni la vue sur le Grand Canal, ni les vrais plafonds de Tiepolo ou de Giambattista Crosato.

Vouloir un panorama aussi complet supposait aussi de se pencher sur les institutions politiques, ô combien complexes, de la Sérénissime et sur sa vie économique et sociale. Voilà qui présume beaucoup des visiteurs. Le visiteur ignorant tout à l'entrée ne saura donc pas grand chose à la sortie. Comment expliquer au fil des cartels (et sans rallonger à l'infini l'audioguide) que le doge élu à vie n'a aucun pouvoir, que les Conseils gèrent à sa place la République, que la diplomatie vénitienne passe alors pour la mieux informée du monde et que le pays possède encore des colonies en Grèce ou sur la côte dalmate en dépit de l'avancée turque? De quelle manière décrire une économie n'étant certes plus celle qu'elle était au XVe siècle, quand Venise contrôlait la moitié du commerce mondial, mais ayant cependant de beaux restes. Au XVIIIe siècle, qui marque le déclin méditerranéen, Venise a assis son pouvoir sur l'Italie du Nord, devenant ainsi une puissance agricole.

De Tiepolo à Guardi

Il semble difficile, dans ces conditions, d'expliquer la chute de la République devant Bonaparte en 1797 autrement que par un texte final. Sobre, celui-ci offre l'avantage d'éviter la répétition des clichés habituels. La Venise «décadente» de 1780 n'était pas fatalement destinée à disparaître. La preuve! Le duché de Modène a pu se reconstituer après 1815. Et la minuscule république de Saint-Marin a survécu jusqu'à nos jours du côté de Rimini. Mais soyons justes. La seconde moitié du siècle semble avoir peu intéressé Catherine Loisel, qui a coproduit l'exposition avec les Musei Civici de Venise. Il y manque aussi bien le sculpteur Antonio Canova que le graveur Piranèse. Et tous les peintres, peut-êtres secondaires mais bien réels, de la fin du «Settecento» se voient oubliés.

La visite en vaut cependant la peine pour la réunion d’œuvres. Il en est de célèbres comme le spectaculaire «Portrait de Daniele V Dolphin» de Tiepolo, venu du Palazzo Querini-Stampaglia, ou la maquette du Palazzo Venier dei Leoni, resté inachevé (3), prêtée par le Museo Correr. Il y en a aussi à découvrir, lorsqu'elles sont conservées dans des lieux insolites. J'ignorais qu'une église de l'Eure abritait l'un de rares tableaux d'autel de Federico Bencovich ou que «Les pèlerins d'Emmaüs» de Gian Antonio Guardi (le frère du védutiste) se trouvait à la collégiale des Andelys. Notez que l'énorme Canaletto avec la Salute ne soit pas avoir été repéré auparavant par beaucoup de monde. Il arrive tout droit du Musée de Grenoble.

Un dernier mot. Il signalera une création d'Isabelle de Borchgrave, la spécialiste du papier. L'artiste a fait s'envoler sept robes en cette matière dans la cage de l'escalier. C'est plutôt réussi, même si cela fait encore une chose de plus. Je veux bien que le «Settecento» vénitien soit visuellement un temps d'opulence, mais tout de même...

(1) Un domino est ici un vêtement à capuchon.
(2) Les Italiens ne comptent pas les siècles comme nous. Le «Settecento» correspond donc au XVIIIe siècle.
(3) Le Palazzo Venier dei Leoni, resté à l'état de soubassement, abrite aujourd'hui la Collezione Peggy Guggenheim.

Pratique

«Eblouissante Venise», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 21 janvier 2019. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, le mercredi jusqu'à 22h.

Photo: «Le menuet» de Giandomenico Tiepolo (le fils de Giambattista). Un tableau du Louvre fait l'affiche.

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