Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Grand Palais parisien embarque ses visiteurs pour la Lune, réelle et imaginaire

L'exposition est organisée pour marquer les 50 ans de la mission américaine Apollo11. Elle tient du fourre-tout scientifique, artistique et intellectuel.

L'affiche sur fond de Marc Chagall.

Crédits: Succession Marc Chagall, RMN, Paris 2019.

L'ennui, avec les idées, c'est qu'on ne reste en général par le seul à les avoir. Prenez la Lune. Notre étoile du soir est devenu l'une des stars de l'année. Normal! Il y a cinquante ans Neil Amstrong et Buzz (un prénom devenu très à la mode!) Aldrin «alunissaient», comme on disait à l'époque. «Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour l'humanité.» (1) Un bond de côté, serais-je cependant aujourd'hui tenté de dire. On ne peut pas dire que les expéditions vers notre satellite se soient multipliées depuis Apollo11. Les ambition humaines viseraient aujourd'hui plutôt Mars, cette planète au nom de barre chocolatée. Encore faudrait-il trouver les sous... La situation économique mondiale n'est plus aussi florissante qu'en 1969.

Tout le monde réalise donc en ce moment son exposition commémorative. Celle du Grand Palais, qui ne rencontre guère le succès public, arrive en même temps que celle du Kunsthaus de Zurich, commencée le 5 avril (2). Même sujet, objets différents. Présentation autre, sans doute aussi. Je n'ai pas encore vu la manifestation alémanique. Je me contenterai donc ici de la parisienne, conçue comme un parcours éclaté en sept thèmes. Ils vont de l'expédition américaine d'il y a un demi siècle à la personnalisation de la Lune avec des détours alambiqués par l'astronomie et l'influence que notre voisine exercerait sur les hommes (et donc aussi les femmes, cela va aujourd'hui de soi!). Autant dire que Philippe Malgouyres, du Louvre, et Alexia Fabre, directrice du MAC Val (le Musée d'art contemporain du Val de Marne, pour donner son nom complet, dont les aficionados parlent depuis quelque temps beaucoup) ont dû beaucoup phosphorer. Il leur fallait donner un semblant de cohésion a bric-à-brac de luxe présenté jusqu'au 22 juillet.

A chacun son histoire

J'espère au moins que les deux commissaires se sont fait plaisir. Le résultat aurait ainsi fait au moins deux heureux. Le moins qu'on puisse en effet dire est que la sauce ne prend pas. Le visiteur, moi en tout cas, déambule en admirant les œuvres comme s'il s'agissait de pièces détachées. Chacune pour elle-même, en sautant ce qui l'intéresse peu et en évitant comme la peste les explications. D'ailleurs à quoi bon? Chacun a les siennes, de conclusions! Si j'ai bien lu, la brochure d'accompagnement: «La Lune est le lieu de tous les possibles, de toutes les rêveries: elle est une page blanche sur laquelle les Terriens peuvent écrire toutes leurs histoires.» D'où une conclusion logique. «La Lune appartient véritablement à tout le monde et ne se laisse enfermer dans aucun discours.» La chose n'empêche pas, je vous rassure tout de suite, le catalogue de se montrer plutôt bavard!

Young enterrant a fille à Rome. Un tableau lunaire de Pierre-Augustre Vaflard, venu d'Angoulême et montré après restauration. Photo DR

Vu les moyens financiers mis en œuvres, qui doivent se révéler considérables, il y a bien sûr d'excellentes choses dans les salles. Elles vont d'une fabuleuse pendule astronomique de 1699, due à Claude Perrault (le frère du Charles des «Contes») à l'étrange «Sapho» néo-grecque peinte par Léopold Burthe en 1849, en passant les «Endymion» ensommeillés de Girodet (1791) ou de Canova (1819). Ces classiques se voient comme de juste entrelardés de créations modernes ou contemporaines. C'est la règle du jeu, et nous avons aux commandes une dame du MAC VAL. Nam June Paik («The Moon Is the Oldest TV») se retrouve donc là, à l'instar de Mircea Cantor (année roumaine en France oblige), ou de Kader Attia (qui se retrouve régulièrement partout). Rien que du prévisible, d'où une fusée rose de Sylvie Fleury! Au Grand Palais, nous ne sommes pas dans l'expérimental. L'exposition s'adresse au grand public venant ici. Ou du moins qui y venait. «Rouge», de l'autre côté du bâtiment, dont je vous parlerai sous peu, rencontre le même insuccès. Il faudrait à mon avis arrêter de faire joujou avec les œuvres pour aboutir des résultats aussi chichiteux. On a bien vu l'échec commercial en ces lieux, il y a peu, de l'exposition Michael Jackson qui s'égarait dans le conceptuel, alors qu'il s'agit d'un chanteur éminemment populaire.

Des dépenses folles

Dans ces conditions, il devient permis de se demander s'il faut bien dépenser l'équivalent d'un demi milliard de francs suisses pour achever de remettre le bâtiment en état et aux normes à partir de 2021. C'est beaucoup d'argent pour un édifice en assez bon état, même si ces architectes l'avaient conçu en 1900 comme une construction éphémère. N'y aurait-il donc pas d'autres priorités en matière patrimoniale? Après l'incendie de Notre-Dame, il semble permis de se poser la question. Le sinistre a comme délié les langues. On apprend horreur après horreur. Pour aboutir à une vision globale, il suffit de citer deux chiffres. Le «patrimoine monumental» recevait 314.3 millions d'euros en 2011, ce qui ne semblait déjà pas bien gras. En 2017, la somme était tombée à 301,63. Pour toute la France entière. Il y a là peine de quoi entretenir ce qui se porte bien.

Leonid Tishkov. L'un des contemporains représentés. Photo Leonid Tishkov, RMN, Paris 2019.

En ce qui concerne les expositions au Grand Palais, que j'ai presque toutes vues, je ne peux pas dire que j'aie d'éblouissants souvenirs récents. La dernière chose vraiment importante me semble avoir été ici la rétrospective Frantisek Kupka au printemps 2018. Un pionnier tchèque de l'abstraction ne possédant pas encore la place qu'il mérite. Et encore l'exposition aurait très bien pu se dérouler au Centre Pompidou, dont plus de la moitié des œuvres provenaient du reste.

Pendant ce temps, avec dix fois moins de moyens sans doute, le Petit Palais remonte triomphalement la pente avec des présentations toujours originales et importantes. Un million deux cent mille visiteurs en 2018. Ou se situe désormais le grand et le petit?

(1) Je rappelle que nombre de gens restent persuadés qu'il s'agit d'une propagande mensongère. Pour eux, nul n'est jamais allé sur la Lune.
(2) Le Louisiana, près de Copenhague, a ouvert les feux au début de l'année.

Pratique

«La Lune, Du voyage réel aux voyages imaginaires», Grand Palais, entrée square Jean-Perrin, Paris, jusqu'au 22 juillet. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h. Jusqu'à 22h le mercredi,

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