Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Grand Palais de Paris voit "Rouge" en racontant l'URSS des années 1917 à 1953

Boulimique, l'exposition rassemble plus de 400 oeuvres et documents. C'est beaucoup. Le public peut y voir un art révolutionnaire revenu au pire conformisme.

Le portrait de Staline en 1935. Il est dû à Georgi Roublev, qui porte le même nom que le peintre légendaire d'icônes du XIVe siècle. Staline n'a bien sûr jamais vu ce tableau, caché par son auteur jusqu'à sa mort.

Crédits: Photo Galerie Tretiakov, Grand Palais, Paris 2019.

En 1929, Hergé envoyait Tintin «au pays des Soviets». Le Grand Palais fait aujourd'hui à Paris la même chose. Sans conflits politiques, cette fois. Au fil des décennies, l'utopie s'est dégonflée comme un ballon. Plus personne n'oserait parler de paradis à propos de l'URSS. Quoique... Le désenchantement, même chez les communistes occidentaux, a commencé avec la révolte hongroise, écrasée en 1956. Puis le monde est allé de révélation sinistre en atroces vérités. Il est bien loin le temps où les PC du monde entier pleuraient la mort de Staline comme si Dieu lui-même avait mis les voiles. On se souvient des conflits idéologiques qui avaient salué en 1953 la parution, dans «L'Humanité», du dessin de Picasso montrant le «petit père des peuples» de manière trop moderne. Il n'y avait alors plus de place, selon certains, que pour le «réalisme socialiste».

C'est cette période qui clôt cependant «Rouge» au Grand Palais. Le commissaire (du peuple?) Nicolas Lucci Goutnikov, du Centre Pompidou, entend en effet nous raconter la période qui va, dans l'ex-empire tsariste, de la seconde révolution de 1917, la bolchevique, au décès du dictateur. Un long cheminement, qu'il s'est agi de réduire à la taille d'une exposition de taille moyenne. Il est permis de se demander si l'institution n'a pas eu les yeux plus gros que le ventre en y agglutinant plus de 400 oeuvres. Le propos de «Paris-Moscou» à Beauboug en 1979 paraissait plus modeste, alors même que les grandes manifestations occupaient alors l'intégralité du dernier étage, sur un immense plateau. Il ne s'agissait, il y a quarante ans, «que» de mesurer les influences des deux villes l'une sur l'autre de 1900 à 1930.

Douze thèmes

Au Grand Palais, il a donc fallu faire entrer au chausse-pied une quantité presque effrayante de choses. Il n'y a pas moins de douze thèmes au programme, de «mobiliser les masses» à «peinture d'histoire et mythification» (on aurait tout aussi bien pu écrire mystification). La chose inflige mentalement au public une rotation à 360 degrés. Après une libération de la forme et l'explosion des idées, c'est le retour au pire académisme. Le paradoxe reste qu'on dénonce l'art bourgeois tout en produisant une figuration des plus traditionnelles. Avec pas mal de mensonges, comme plus tard dans la Chine de Mao. La réalité euphorique décrite n'a jamais existé. Le pouvoir a donné corps, dans un style évoquant la peinture publicitaire, à un monde idéal ou du moins idéel. Il faut avoir vu, dans la dernière salle, les toiles d'Alexandre Guerassimov ou de Vassili Efanov montrant Staline dans l'exercice de ses oeuvres. Ce sont des icônes laïques que complètent, sur un écran, les images tirées de films de fiction où le chef suprême apparaît sous les traits d'un acteur pour résoudre tous les problèmes.

Un Alexandre Deïneka encore montrable. L'optimisme est devenu une idéologie. Photo Grand Palais, Paris 2019.

Avant cela, bien sûr, il y aura eu beaucoup d'audaces, avec les conflits que cela suppose (1). Je renvoie ici à l'intéressante exposition que Pompidou a consacré il y a quelques mois à l'école fondée peu après la Révolution par Chagall à Vitebsk. Figuratifs et suprématistes s'y étaient affrontés sur le vaste débat de ce que doit être un art pour tous ou, mieux encore, l'art dans la vie. L'idée était en effet en 1918 de tout changer, des objets du quotidien au théâtre en passant par le graphisme. Chaque chose devait s'adapter, tout en faisant de la propagande pour un univers meilleur. Il y avait un but ultime à rejoindre, même si l'URSS a louvoyé à la fin des années 1920 entre la collectivisation, qui finira par l'emporter, et une Nouvelle politique économique (ou NEP) plus conciliante. Il en ira de même avec les arts. Les avant-gardes, qui avaient explosé dès le début des années 1910, coexisteront un petit moment avec une création plus conformiste. Au temps des plans quinquennaux, la chose deviendra impossible. Dès 1929, les créateurs révolutionnaires passeront pour des ennemis de l'Etat. Il en restera de même jusque dans les années 1980.

Une architecture totalitaire

Le parcours tente d'expliquer tout cela. Il permet du moins au visiteur de constater que des gens comme Kasimir Malevitch, Lioubov Popova, Pavel Filonov ou Alexandre Rodchenko sont en fait toujours restés minoritaires. Il y avait beaucoup de conformisme, même dans les années 20. Ce n'était pas là un vestige des temps anciens. C'était là le goût encouragé en sous-main par le pouvoir. Idem en architecture. Les constructions aériennes rêvées par Valdimir Tatline n'ont connu de matérialisation. «La ville stalinienne», neuvième étape de l'exposition, montre au contraire le retour au massif et au colossal dans les années 1930, avec beaucoup de colonnes et de marbres. Palais souterrain du peuple, le métro en deviendra l'illustration phare. La Moscou imaginée alors (Saint-Pétersbourg, devenue Leningrad, passant au second plan) n'a rien a envier sur le plan urbanistique au Berlin projeté pour Hitler par Albert Speer. Les deux pays feront du reste brièvement alliance entre 1939 et 1941, avant le déferlement nazi sur l'URSS.

"Le cheval blanc" de Malévitch qui mourra en 1935 rejeté par le système. Photo Centre Pompidou, Paris 2019.

On comprendra que l'ensemble ait du mal à tenir dans les lieux et à retenir l'attention jusqu'au bout. C'est du gugelhopf bien épais, et par conséquent difficile à digérer. Il y a trop de tout, présenté de manière parfois chichiteuse. On plaint sincèrement les visiteurs (qui ne sont il est vrai pas bien nombreux) ne sachant rien en franchissant le seuil d'entrée. Ils risquent de passer d'une oeuvre à la suivante, sans tenir compte des textes explicatifs ou de ce que disent leurs écouteurs. Il y a heureusement de bonnes choses aux murs, des abstraits des années 1920 à un peintre récemment révélé comme Alexandre Deïneka. Du moins à ses débuts. La chape de plomb devient si lourde dans les années 1940 que ce figuratif Art Déco perdra son talent comme les autres. Et tout cela pour produire un art supposé joyeux, puisque l'optimisme est l'atout premier du prolétariat!

(1) Il en est allé de même pour la morale, de la liberté sexuelle au pire retour des normes.

Pratique

«Rouge», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 1er juillet. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10 à 20h, le mercredi jusqu'à 22h.

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