Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Grand Palais de Paris met la peinture du Greco à l'étroit

Pas assez de place! Les travaux ont commencé. D'où de longues files pour voir cette rétrospective privée de grandes toiles. Il y a cependant des chefs-d'oeuvre.

Le "Saint-Martin" faisant l'affiche.

Crédits: National Gallery of Washington, 2019.

C'est une première. Les Parisiens n'avaient pas revu autant de Greco depuis la disparition de la Galerie espagnole formée pour le roi Louis-Philippe. Cet ensemble, contenant 81 toiles attribuées au maître, lui a été rendu après sa chute en 1848. Il fut dispersé par Christie's à Londres en 1853, entraînant une perte irréparable pour les musées français, pauvres en la matière. Notez que sa présence à Paris pendant quelques années n'aura pas été vaine. Toute une génération se sera éprise des ténèbres hispaniques. Il aura existé un courant espagnol allant de d'Edouard Manet à Léon Bonnat, en attendant les apports et les résurgences du XXe siècle. Il y a aussi du Greco chez Picasso.

Or donc, Greco (le peintre, pas Juliette!) se retrouve au Grand Palais pour l'une des dernières expositions en ce lieu avant les grands travaux qui devraient se terminer en 2024. D'où d'ailleurs un fâcheux lieu de présentation. Alors que Toulouse-Lautrec, à côté, bénéficie encore des salles habituelles permettant un itinéraire complet, le Grec de Tolède doit se contenter d'une sorte de boyau. Un côlon, pour être plus précis. Il se trouve coincé là où étaient proposées depuis quelques années des présentations de photos allant d'Helmut Newton à Lucien Clergue en passant par Robert Mapplethorpe. Autant dire que le peintre se trouve à l'étroit. Seule une vaste «Assomption de la Vierge», venue de Chicago, représente sa création monumentale. Or les plus beaux Greco sont énormes. Ou alors tout en hauteur. Pensez à l'indéplaçable «Enterrement du comte d'Orgaz» de l'église Santo Tomé de Tolède!

Un Crétois orthodoxe

Dominikos Theotokópoulos voit le jour en Crète. C'est autour de 1541. Menacée par les Ottomans, l'île appartient alors à la République de Venise avec les problèmes religieux que cela suppose. Les orthodoxes sont schismatique depuis 1054. Autrement dit hérétiques. Où quand et comment le jeune peintre s'est-il converti? Aucun historien ne semble ne poser cette question, pourtant essentielle. Toujours est-il que le débutant gagne Venise, où règnent le vieux Titien et le jeune Tintoret. Il y a aussi là, dans un genre plus calme, Véronèse. Jacopo Bassano occupe la Terre Ferme. Autant dire que les places sont chères dans la ville comme ses environs. Des gens talentueux, de Lorenzo Lotto à Paris Bordone, ont dû s'exiler. Après avoir fait ses premières gammes, Greco part pour Rome, où il découvre Michel-Ange, puis l'Espagne.

Le grand inquisiteur Niño de Guevara. Photo Metropolitan Museum, New York 2019.

Première puissance mondiale, l'Espagne n'en apparaît pas moins alors comme une province. Les peintres y sont traités comme de simples employés, à moins d'être étrangers. Le roi achète ainsi fort cher les toiles du Titien. L'émigré ne plaît pas à Philippe II. Il se replie alors sur Tolède, une ville plus ancienne et plus cultivée que Madrid, la nouvelle capitale. C'est là qu'il va produire seul, puis avec l'aide d'un atelier, quantité de tableaux. Presque tous religieux. Il y aura bien sûr les portraits, genre neutre, mais un seul paysage et une unique grande composition mythologique. La religion marque durement le pays. Il suffit de regarder au Grand Palais l'admirable «Portrait du grand inquisiteur Niño de Guevara», prêté par New York. On a le bûcher facile dans la Péninsule.

Un approfondissement

Le Grec va beaucoup donner, même s'il n'a pas le côté presque industriel que prendra Zurbaran un siècle plus tard. Il y aura les commandes des ordres religieux. Des particuliers. De l'Eglise elle-même. D'où une tendance à se duplicater qui aurait pu devenir inquiétante. Paris montre quatre des huit versions connues de «Le Christ chassant les marchands du Temple». Mais le visiteur attentif se rend compte des transformations. Des approfondissements. Des expérimentations aussi (1). Greco évolue au fil des décennies. Il passe d'un maniérisme hérité du Tintoret (pour ce qui est des figures allongées) et des Toscans (avec leurs coloris acides) à quelque chose de totalement personnel. Certains ont vu y voir un art mystique. Ou alors halluciné, ce qui ne me semble pas très différent. Greco sort si j'ose dire progressivement du cadre, jusqu'à sa mort en 1614. Le visiteur actuel s'étonne que les clients du peintre aient ou accepter des œuvres répondant si peu aux normes.

"La vison de Saint-Jean", une des dernières toiles du maître. Photo Metropolitan Museum, New York 2019.

Il y a de tout dans l'actuelle rétrospective organisée par Guillaume Kientz (2), qu'on a connu conservateur des peintures espagnoles du Louvre et qui se trouve aujourd’hui à Fort Worth, au Texas. Kientz, qui avait déjà monté le Vélasquez du Grand Palais en 2015, a su obtenir des prêts fondamentaux comme «La Vision de Saint Jean» de New York. Mais il a aussi voulu s'attarder sur les débuts finalement décevants du Greco, où l'homme s'oblige à quitter la tradition byzantine de l'icône pour se couler dans le moule vénitien. L'historien a bien sûr désiré présenter les découvertes récentes. Insister sur les toiles peu connues se trouvant encore dans des collections particulières. Et tenter d'illustrer Greco dessinateur. Une énigme. Sept feuilles seulement lui sont aujourd’hui encore attribuées. Elles offrent selon moi rien d'essentiel.

Sans le Prado

L'ensemble apparaît du coup inégal. Il faut dire que le Prado n'a rien prêté. Refus. Il y a naturellement des sommets, comme «La Pieta» se trouvant chez un privé. Ou le portrait du frère Hortensio Félix Paravicino venu de Washington tout comme le célébrissime «Saint Martin coupant son manteau» faisant l'affiche. Certaines des pièces proposées aux cimaises apparaissent plus faibles. Certaines sentent même la série. Greco c'est également un style. Un genre. Une nébuleuse. Il faut dire que le fond blanc choisi par le commissaire, parce qu'il lui rappelle les murs des églises ibériques, souligne les défauts. Et que le public s’agglutinant partout n'incite ni à la contemplation, ni à l'indulgence. «Greco» est une catastrophe sur le plan de l'intendance, avec ses interminables files d'attente vu l'exiguïté des lieux. Je garde un souvenir global plus lumineux de la grand rétrospective du Prado. Il faut dire que c'est loin, et que le souvenir embellit tout. Mon Dieu, cela doit faire plus de trente ans!

"La Pieta" en collection particulière. L'oeuvre appartenait naguère à l'armateur Niarchos. Photo Grand Palais, Paris 2019.

Pour terminer, je vous dirai que je ne compte pas intervenir ici sur la question de la «modernité» du Greco. Une vraie tarte à la crème. Cela veut dire quoi, au juste, cette «modernité» dont les journalistes et certains historiens de l'art nous rebattent les oreilles? Pour moi, ce n'est jamais qu'une forme de présentisme. Une adéquation supposée entre la vision du Greco et la nôtre, en l’occurrence. Aucun intérêt. Une simple appropriation culturelle. Greco serait ainsi des nôtres... Et alors?

(1) L'une des versions montre au premier plan Titien, Michel-Ange, Raphaël et le miniaturiste Giulio Clovio. «The Fabulous Four» selon Greco.
(2) Soit dit en passant, Guillaume Kientz possède physiquement le côté émacié des saints du Greco.

Pratique

«Greco», Grand Palais, 5, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 10 février 2020. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, le mercredi, le vendredi et le samedi jusqu'à 22h.

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