Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Ghana triomphe à la Biennale de Venise du côté des nombreux pavillons nationaux

Il y a environ 90 participations étatiques entre l'Arsenale, les Giardini et les lieux loués en ville. Peu de chocs artistiques. La Suisse s'offre deux vidéastes entrées en résistance.

Le grand rideau jaune en débris métalliques d'El Anatsui.

Crédits: Tiziana Faba, AFP

La Biennale, c'est aussi 90 pavillons environs (1). Certains pays possèdent leur propre bâtiment, le plus ancien étant celui de la Belgique et le plus beau (Art Nouveau, tendance sécession viennoise) celui de la Hongrie. Quelques nations logent à l'Arsenale. Les autres louent en ville un espace où elles le peuvent, se regroupant au besoin. Un étage pour chacune, comme pour les «pensione» italiennes bon marché. La chose donne parfois lieu à d'amusants carambolages. Cette année, le Portugal et la Bulgarie cohabitent ainsi dans l'immeuble de la Fondazione Ugo e Olga Levi, qui présente elle-même une (discutable) exposition autour des élèves de Léonard de Vinci!

Que retenir de ce fatras, dont certains éléments sont allés se nicher dans des lieux improbables, voire introuvables? Quelques éclats, même s'il n'y a pas en 2019 de révélation comme ont pu en offrir par le passé le Japon, l'Autriche, la Grande-Bretagne ou la Catalogne, qui a réussi sa sécession au moins sur le plan artistique. La participation la plus remarquée reste celle du Ghana, venu sauf erreur à Venise pour la première fois. Ce pays pauvre a mis les petits plats dans les grands pour célébrer la «Ghana Freedom». Des photos de Felicia Abbam remontant aux années 1960. De grandes toiles figuratives de Lynette Yiadom-Boakye, née à Londres de parents immigrés. Lynette est aujourd'hui une vedette dans les pays anglo-saxons. Mais pas au niveau d'El Anatsui, qui a reçu un «Lion d'or» pour l'ensemble de son œuvre en 2015. «L'artiste le plus cher d'Afrique», qui produit d'immenses rideaux faits de restes de boîtes métalliques colorées et de capsules de bouteilles, a conçu pour cet énorme stand trois pièces spectaculaires, dont l'une toute jaune.

Parc à thème

A côté de cette somptuosité, les pavillons font pâle figure à la Corderie de l'Arsenale, En forme de labyrinthe, l'immense espace occupé traditionnellement par l'Italie laisse perplexe avec ses pièces de Chiara Fumai, Liliana Moro ou Enrico David. Le séduisant rideau de papier noir de Madagascar doit avoir un sens qui m'échappe. C'est souvent ainsi ici, où les intentions priment presque toujours sur la création. Mais il faut aussi dire que le lieu, avec ses bassins et ses ex-bâtiments industriels demeure si beau qu'il vole bien souvent la vedette à la Biennale. Ce n'est évidemment pas le cas aux Giardini, qui tiennent un peu du parc à thème. Les familles font ici leur promenade, montant sur la sorte d'acropole où se dressent les pavillons français, anglais et allemand. Puis elles traversent un canal pour aboutir à la seconde partie, qui se termine par une galeries blanche d'un goût très mussolinien. Le temps de jeter, parfois, un coup d’œil à droite ou à gauche.

Le champ de fleurs mortifères de l'Autriche. Photo Tiziana Faba AFP

Il faut dire que l'aire s'est bien dégagée, depuis les journées de vernissage qui font ressembler ce parc arboré à la gare de Bombay aux heures de pointe. Une envoyée de «Il Giornale dell'arte» raconte dans le numéro de juin qu'il lui a fallu attendre quatre heures pour pénétrer dans le pavillon où sévit Laure Prouvost. La Française donne pourtant des choses plutôt miquelettes, comme on dirait dans le canton de Vaud. Aujourd'hui, il faut un bateleur (qui était lors de mon passage une bateleuse) pour arriver à faire entrer ici du monde. Un monde qui doit entrer dans l'édifice par la cave arrière. Une idée, me direz-vous. Mais une idée pauvre tout de même. En face, les Allemands se livrent à leur habituelle prise de tête. La Grande-Bretagne propose des micro-installations de Cathy Wilkes. Il faut à mon avis beaucoup d'imagination pour y voir, à l'instar d'une de mes consœurs, «la poésie de la nature et de la lumière qui existent chez Turner et Constable.»

Mannequins belges

A l'entrée des Giardini se trouve le pavillon suisse, géré par Pro Helvetia, qui a l'habitude des catastrophes. Il abrite cette année les vidéastes Pauline Boudry et Renate Lorenz. Elles y font allusion à la situation politique actuelle, faite de fermeture et d'intolérance. Mais ces artistes, qui ont reçu l'appui de la féministe indigéniste française Françoise Vergès, sont entrées en résistance. Comme si elles risquaient quelque chose! Le simple fait de poser le pied dans l'Italie de Salvini leur donne sans doute des frissons. Elles sont chez les fascistes. Non loin de là se trouvent l'Espagne et les Pays-Bas. Rien à en dire. La Belgique, située ici entre les deux, a accompli en revanche un notable effort. «Mondo Cane» de Jos de Gruyter et Harald Thys propose des automates géants, vêtus à l'ancienne. Ils raconte chacun leur affreux destin. Toutes les histoires belges ne sont pas drôles!

Le salon peint par Luigi Dorigny vers 1720 à la Ca' Zenobio. Photo DR

Pas grand chose à signaler de l'autre côté du pont, à part le champ de fleurs mortifères de l'Autriche. L'Egypte bat cependant des records de laideur avec son installation faite de sphinx en carton pâte doré, avec un écran vidéo à la place du visage. Difficile de parler de ce qui se passe en ville, vu l'abondance. La participation irakienne, particulièrement sinistre avec un général à demi décomposé sur un bateau, frappe cependant dans une sorte de cave. Mais là, il faut dire que certains, dont je suis, profitent de l'occasion pour guigner à l'intérieur de palais inaccessibles en temps normal. Le plus beau reste sans doute celui qui abrite, à côté du Carmine, le Bangladesh et l'Arménie. Il faut dire que nous sommes dans l'ancien Collège arménien, aujourd'hui voué à la musique. Les vidéos sur la révolution de 2018 dans cet ancien satellite de l'URSS, curieusement vue sous l'angle féministe et «queer» (ce que je n'avais pas remarqué tout seul), m'ont certes laissé de glace. Mais j'ai pu revoir la salle de bal de la Ca' Zenobio, peinte à fresque par Luigi Dorigny vers 1720. Un chef-d’œuvre aujourd'hui en péril.

(1) Mon article sur la sélection officielle a paru hier.

P.S. Contrairement aux rumeurs, Le Venezuela a fini par ouvrir les portes de son petit bâtiment des Giardini. Le résultat apparaît du reste très honorable.

Pratique

«May You Live In Interesting Times», Arsenale, Giardini, partout dans la ville, Venise, jusqu'au 24 novembre. Site www.labiennale.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h.

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