Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Genevois Jean Bonna vend une partie de ses dessins anciens aux enchères

L'ancien banquier avait rassemblé environ 450 pièces représentant les plus grands noms. Il en a confié une centaine à Christie's qui commencera la dispersion fin mars à Paris.

Jean Bonna dans son intérieur genevois. Les dessins qu'il vend se trouvaient dans sa maison de campagne.

Crédits: Lucien Fortunati, Tribune de Genève 2018.

C'était prévu. Jean Bonna l'avait dit et redit. Un jour, il vendrait sa collection de dessins anciens. Son passage à l'acte restait cependant difficile. Une fois la décision prise, elle se voyait remise en question. Un fois oui. Une fois non. Cette fois-ci, c'est sûr. Chistie's mettra en vente non pas l'ensemble, mais un peu plus d'une centaine de feuilles sur les 482 formant cet ensemble prestigieux. La dispersion commencera le 27 mars à Paris, pendant la Semaine du dessin. Viendra ensuite Londres. Puis New York en 2020. Ce sera vraiment l'émiettement.

La collection Bonna est longtemps demeurée secrète. Il ne fallait jamais donner de nom du monsieur. Elle s'est ensuite faite discrète. En 2005, le banquer genevois (Lombard Odier Darier & Hentsch) finançait à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris un cabinet permettant enfin des expositions publiques. L'ENSBA possède un très bel ensemble d’œuvres sur papier, provenant en bonne partie de la donation Matthias Polakovits des années 1980. L'année suivante (en 2006 donc), Jean Bonna exposait une partie de ses richesses non pas là, dans la grande salle du haut. La chose s'intitulait «Suite française», comme le roman posthume d'Irène Némirovsky. Le choix avait porté sur les pièces allant de François Clouet au XVIe siècle à Balthus. Jean Bonna n'allait d'ailleurs guère au-delà. Il est resté fidèle à la figuration. Une figuration aimable. Quand on lui demande ce qui caractérise son goût, il répond d'ailleurs toujours «la grâce et l'harmonie».

Genève et Lausanne

En 2007, le Musée d'art et d'histoire de Genève présentait en bonne logique une autre version, plus internationale, de la collection. Jean Bonna a notamment apprécié les œuvres italiennes du XVIe siècle, de Raphaël au Parmigianino. Cette présentation était en partie due à ses liens avec Cäsar Menz, qui dirigeait alors l'institution. Son renvoi (appelons les choses par leur nom) a beaucoup refroidi les rapports de Bonna mécène avec le musée. Deux ans plus tard, le Genevois se retrouvait au Metropolitan Museum de New York. L'épreuve du feu. Le Met conserve un des plus beaux cabinets du monde, et il s’agissait de soutenir la comparaison. Puis est venue une pause. C'est en 2015 que l'Hermitage de Lausanne a proposé dans ses salons un nouveau choix. Jean Bonna n'était déjà plus l'acheteur passionné de naguère, cajolé par les maisons d'enchères et les galeristes. Les œuvres n'entraient plus chez lui, tout près du Musée d'art et d'histoire, qu'au compte-gouttes. Il faut dire que la barre avait été mise très haut dés les premiers achats, et que le dessin ancien de qualité connaît une nette raréfaction depuis 2000.

Aujourd'hui retiré des affaires (il est né en 1945), Jean Bonna n'a donc jamais caché qu'un jour il vendrait tout. Ou presque. Les dessins ne forment que l'appendice d'une prodigieuse bibliothèque francophone commencée à l'âge de 9 ans. L'ancien banquier possède par ailleurs une centaine de gravures, du genre éléphant blanc par leur rareté. Nous sommes face à un homme du papier. En avril 2017, il avait déjà mis aux enchères des livres chez Pierre Bergé & Associés, regroupé pour l'occasion avec Sotheby's. Aujourd'hui, ce sont des dessins. Une attitude semblable à celle d'Edmond de Goncourt (le créateur du prix) à la fin du XIXe siècle. Goncourt voyait dans les musées des cimetières. Il voulait offrir à de nouveaux amateurs les mêmes joies qu'il avait éprouvées. Jean Bonna pense la même chose des fondations privées, qui n'existaient alors pas. Il est aussi permis de penser que ses enfants ne se sont pas montrés repreneurs. Voire peu intéressés par cet ensemble. Une collection ne parvient aujourd'hui plus à traverser intacte les générations.

Des noms devenus rares sur le marché

Il sera passionnant de voir, sur le plan commercial, le résultat de ces ventes. Elles ne bénéficieront pas de l'aura que confère une dispersion globale, avec un gros catalogue bien lourd lié au nom du collectionneur. Un amateur que présente toujours, dans deux ou trois pages liminaires, la maison de ventes sous le jour le plus favorable pour ne pas dire le plus flagorneur. Il s'agit néanmoins de feuilles prestigieuses, étudiées dans les six imposants catalogues publiés à ce jour par sa conservatrice Nathalie Strasser (il y a encore un volume à sortir). Il y a chez Jean Bonna beaucoup de grands noms devenus rares sur le marché. Son goût l'a de plus amené à rassembler des feuilles séduisantes, grandes, en bon état. Rien d'inquiétant ou de dérangeant chez lui. Il y a ici beaucoup de belles femmes un brin déshabillées ou de jolis paysages du genre calme. Rien de bien dramatique. Aucun sujet religieux, ce qui a fait dire à certains qu'il s'agissait là d'une collection protestante. L'ancien financier devrait donc rentrer dans ses fonds, même s'il acceptait de payer très cher certaines œuvres. Autrement, il pourra toujours se dire qu'il a éprouvé des coups de cœur, et que le cœur n'obéit pas à la raison.

Je terminerai en rappelant que l'autre grande collection genevoise de dessins, celle de Jan Krugier et de son épouse Marie-Anne Poniatowska, s'est elle aussi évanouie dans la nature il y a quelques années, à l'exception de quelques bribes. Il y a eu plusieurs ventes. L'ensemble avait pourtant failli finir sous forme de fondation à Venise. Le fonds Krugier offrait lui aussi des pièces exceptionnelles, surtout pour le XIXe siècle. Cela dit, il restera encore à Jean Bonna quelque 360 dessins en 2020. C'est beaucoup, même si nous ne sommes plus dans les chiffres époustouflants de naguère. Matthias Polakovits, c'était 4000 dessins français (de tous niveaux il est vrai). Henri et Suzanne Baderou, aujourd'hui exposés à Rouen (1) où ils ont énormément donné, 3000 feuilles environ. Quand on aime, on ne compte visiblement pas.

(1) Je viens de faire un article sur la collection Baderou à Rouen. Le Musée des beaux-arts présente le XVIe et le XVIIe siècles français.

P.S. J'ai obtenu la liste le 28 janvier. Parmi les grands noms, j'ai relevé ceux de Balthus (2), Bellmer (4), Brueghel de Velours (3), Annibale Carracci, Benedetto Castiglione, Füssli, Gainsborough, Girodet, Greuze, Ingres ou Magritte. Il y a aussi une tripotée d'Aristide Maillol (9), un Modigliani, un Picasso, un Renoir, un Andrea del Sarto et un Véronèse.


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