Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Genevois Didier Ruef publie ses photos en noir et blanc de l'"Homo Helveticus"

Prises sur trente ans, les images montrent aussi bien un pays resté traditionnel que son ouverture actuelle sur le monde. J'en profite pour signaler le livre posthume de Marcel Imsand et celui du collectif Interfoto.

Le photographe, 57 ans, en arrive à son sixième ouvrage sorti de presse.

Crédits: RTS

C'est son sixième livre. Dans le domaine ô combien étroit des albums photographiques suisses, il doit s'agir d'un record. Mais Didier Ruef est un homme obstiné. Il sait ce qu'il veut, et donc ce qu'il ne veut pas. A 57 ans, le Genevois a conscience de se lancer à chaque fois dans une longue aventure. Il lui faut trouver de nouveaux sponsors et recommencer avec un autre éditeur. Ses ouvrages ont ainsi abouti dans six maisons différentes des trois régions linguistiques du pays. La chose peut sembler logique si l'on pense que Ruef a grandi à Genève avant de s'installer à Zurich en 1988, puis au Tessin six ans plus tard.

Au cours de sa carrière, le photographe a beaucoup voyagé. Formé à New York, ce qui détonne dans le paysage local, il a trimbalé son appareil dans les deux Amériques, en Océanie, au Moyen-Orient ou en Afrique. Cette dernière a du reste fait en 2005 l'objet d'un des volumes de Ruef, publié chez Infolio, dont je garde un souvenir fort. Il faut dire qu'il a beaucoup œuvré pour le compte d'ONG, de Médecins sans frontières au Conseil œcuménique des Eglises en passant par la Croix-Rouge. Ces missions supposaient toutes un investissement personnel. «J'ai depuis mes débuts un statut de photographe indépendant qui me garantit une liberté de travail et de vision», écrit du reste Ruef dans la préface de l'actuel «Homo Helveticus».

Retour aux sources

Vous l'avez compris. Il s'agit cette fois d'un retour aux sources. Sources originelles, mais aussi archivistiques. L'ouvrage n'a pas été composé d'un coup, avec un projet de départ. Il est né du récolement d'images prises sur trente ans, la première datant de 1987. Aucune chronologie, même s'il est permis de penser que le pays a beaucoup changé en trois décennies. Légendées par une date et un nom de lieu, les photos font voyager dans l'espace et dans le temps. «Rütli 1990». «Vernayaz 2017». «Lodrino 1995». «Rütli 2017». Retour à la case départ. Entre-temps, l'homme a aussi bien traqué la «suissitude» que montré une nation s'ouvrant au monde. Le repli folklorique, qui séduit tant les étrangers, cohabite ici sans heurts avec le multiculturel. D'une certaine manière le cor des Alpes, objet de plusieurs images dans «Homo Helveticus», fait désormais partie de l'orchestre.

La photo de couverture choisie par Didier Ruef.

Les photographes suisses ont toujours été tenté de donner leur vision du pays. Celle-ci est longtemps restée héroïque, avec des campagnes intactes et des Alpes sublimes. Avant la guerre, des artistes comme Hans Staub ou Paul Senn ont montré le paysan aux champs, tandis que Jakob Tuggener nous proposait des usines réglées comme des horloges. C'était un monde idéal, même s'il y avait de la critique sociale chez Staub. Il a fallu attendre les années 1960 pour que se prenne le virage vers une modernité moins heureuse. Je pense notamment aux films d'Henri Brandt pour l'Expo 64 de Lausanne, déjà si pessimistes. La prospérité ambiante avait selon lui changé le travailleur en consommateur. D'où une Suisse individualiste et froide. Cette dernière a atteint un point de glaciation rarement égalé avec les reportages de Luc Chessex, revenu à Lausanne après des années à Cuba. Un choc culturel pour lui. Chez le Vaudois, il n'y avait plus de place que pour des banques, du béton et de la bagnole. Bagnole bien propre, évidemment!

La vache et les lingots

Il subsiste un peu de tout cela dans «Homo Helveticus». Mais un peu seulement. Depuis la fin des années 1980, les belles certitudes se sont envolées. La Suisse n'est plus une sorte d'île alpine, ancrée bien loin des pulsations du monde. On y célèbre encore Morgarten. La vache y reste sacrée, même si ce n'est pas de la même manière qu'en Inde. La Bahnhoftrasse coule toujours comme un fleuve d'argent à travers Zurich. Une employée de Castel San Pietro vérifie comme avant les lingots. Mais le prêtre portant la croix à Einsielden est Noir. On fait des suspensions en Valais, tout près des intégristes catholiques d'Ecône. Dès 1992 on pouvait voir à Moutier, en plein Jura, des croix gammées taguées sur un mur. La chèvre n'en a pas moins été traite à Piche Negro Alp en 1996.

Cet ouvrage en noir et blanc (le N + B redevient plus chic que la couleur!) sort de presse au même moment que d'autres albums romands. Il y a bien sûr celui que Favre consacre à Marcel Imsand, mort en novembre 2017. Sa fille Marie-José a sorti des cartons des portraits de Barbara ou de Maurice Béjart comme des bouquets de fleurs. Dû à la piété familiale, «Marcel Imsand intime» ne remplace pas les trois livres canoniques que demeurent pour le Vaudois «Paul et Clémence» (1982), «Luigi le berger» (2004) ou «Les frères» (1997). La chose tient un peu du fourre-tout.

Le bilan d'Interfoto

Dans un tout autre genre, le collectif Interfoto, qui existe depuis plus de quarante ans, a réuni des clichés de luttes sociales à travers les cantons. «Nos rêves sont plus longs que vos nuits», paru aux éditions d'En Bas, retrace ainsi les années 1975 à 2017. Pas de signatures autres que celle d'Interfoto. On retrouve pourtant derrière certaines d'entre elles les noms d'Andrea Baccini, Franco Cavadini, Véronique Jeanneret, Cornelia Kerkhoff, Jacques Saugy et Riccardo Willig. Les membres actuels de cette association résistent aux tempêtes comme aux indifférences.

Pratique

«Homo Helveticus» de Didier Ruef, chez Till Schaap Edition, 202 pages. Haut de 33 centimètres et large de 30, le livre fait son poids. A 59 francs en librairie, vous en avez pour votre argent.

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