Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Fotomuseum de Winterthour se penche sur septante ans "Street Photography"

Venue de Hambourg, l'exposition brasse cinq grands thèmes en 220 images. Il y a beaucoup d'artistes à découvrir dans cette rétrospective un peu superficielle.

L'écrasement de l'humain devant le panneau publicitaire. Cette photo de Natan Dvir, datant de 2008, fait l'affiche.

Crédits: Natan Dvir, Anastasia Photo, Fotomuseum, Winterthour 2020.

La rue est à nous. Tout le monde sait ça. Mais elle appartient aussi aux photographes, ces fauteurs de troubles. Le Fotomuseum de Winterthour le rappelle pour quelques semaines encore. Il le fait avec une exposition importée de Hambourg, «Street Life Photography». Adaptée pour la Suisse, cette compilation de Sabine Schnakenberg traverse gaillardement sept décennies. Comme elle s’arrête en 2020, elle commence en bonne logique dans les années 50. Avec tout de même certains «flash backs». Je pense aux images célèbres de Lisette Model. Certaines de celles présentées sur les murs de l’ancienne usine, occupée depuis 1993 par le Fotomuseum, remontent à l’avant-guerre. Cela dit, et la chose me semble tout de même forte de café, Weegee (1899-1968) reste ici absent. Pourtant, cet Américain fou de faits divers (si possible sanglants) incarne à lui seul une certaine photographie de rue. Celle qui plaît à la presse (1).

Lee Friedlander. Un classique de la "street photography" pure. Photo Lee Friedlander, Fotomuseum, Winterthour 2020.

Comme les visiteurs (moins nombreux que cet été, où il fallait faire la queue) peuvent assez vite le remarquer dans l'exposition de la Grünzerstrasse, la «street photography» ne constitue en effet pas un bloc monolithique. D’où une certaine difficulté à la définir. Quand commence-t-elle? Et à quel moment finit-elle? Allez savoir! Une seule chose sûre. Il s’agit d’une «candid photography». Rien ne doit se voir mis en scène. Arrangé. Pas d’effets de tirage non plus. La chose explique sans doute la disparition à Winterthour de la production «humaniste» à la Robert Doisneau, entachée de suspicion. Certaines scènes alors enregistrées en France semblent trop belles pour être vraies. A part cela, tout devient permis. Il y a les portraits faits dans la rue, avec ou sans le consentement des personnes intéressées jusque vers 2000 (2). Les scènes de foules. Le léger et le dramatique. Le cadrage serré, n’incluant que quelques personnes. Celui laissant en revanche aux humains qu'une toute petite place devant l’architecture ou d’énormes panneaux publicitaires. Arrive même un moment où il semble permis de s’interroger sur le sens à donner au mot «rue». La chose frappe en particulier avec les immenses routes de Los Angeles, à peine parsemées de constructions. Si la maison fait la rue, si l’immeuble sans façade ne permet plus que de la suggérer, que dire d’un simple ruban d’asphalte?

Aliénation et "crash"

Il eut été possible de traverser le temps en partant de 1950. Sabine Schnakenberg a préféré procéder par grands thèmes. Certains artistes se retrouvent du coup dans plusieurs rubriques. Le premier chapitre, introductif, est de type généraliste. Il s’intitule du reste «Street Photography». Viennent en suite les «Crashes», montrant les conflits et les accidents. Puis l’«Alienation», qui ne se démontre pas si facilement que ça. En quoi se distingue-t-elle de l’«Anonymity» concluant le parcours? C’est à mon avis bonnet blanc blanc bonnet. La section réservée aux «Public Transfer» possède au moins un objet clairement circonscrit. Avec un autre problème à la clef, cependant. Comme nous sommes en général dans le métro de New York à Tokyo, où se trouve au fait la rue? Il s’agit là d’un genre en soi, illustré tout à la fin de sa vie par Chris Marker (lui aussi absent de la sélection).

Cette célèbre image de William Klein des années 1950 serait aujourd'hui impossible. Personnages reconnaissables. Absence de consentement écrit. Enfants... Photo William Klein, Fotomuseum Winterthour 2020.

Voilà. Maintenant que je vous ai signalé qui n’était pas là, quels sont les noms à retenir? Il y en a beaucoup en 220 images, même si la commissaire a voulu former des petites séries afin de ne pas trop émietter son propos. La grande idée demeure de souligner la diversité des approches. Dans le genre presque caricatural du portrait volé, Bruce Gilden succède à Diane Arbus (qui fait cependant poser ses...modèles) et à Lisette Model. Côté «Crashes», l’humour décomplexé de l’ex-policier alémanique Arnold Odermatt (aujourd’hui âgé de 95 ans!) détonne par rapport aux images lourdes d’inquiétude que Mohammed Bourouissia donne du périphérique parisien. L’Allemande Mélanie Manchot, qui immobilise de manière ostensible les Moscovites dans des espaces publics, tranche sur les images classiques, à la limite de la banalité, prises de dos par Lee Friedlander. Il est en revanche troublant de voir, à quelques mètres les unes des autres, les passagers du métro derrière des vitres embuées surpris par Nick Turpin et Michael Wolf. Où est New York? Où se trouve Tokyo?

Un survol

L’ensemble apparaît bien conçu. Les choix sont intéressants. Il y a beaucoup de gens à retrouver, et surtout à découvrir. La scénographie demeure ce qu’elle est forcément dans un lieu assez ingrat. Reste que, comme souvent, le sujet peut sembler un peu trop vaste pour une seule exposition. Il condamne au survol, et donc à une certaine superficialité. Le Fotomuseum aime ces gros accrochages fédérateurs. Ils tranchent avec ses collections permanentes, d’une aridité presque désespérante (je me demande du reste parfois en quoi elles restent vouées au 8e art!). Une ou deux bonnes rétrospectives, bien classiques dans leur forme mais pas forcément dans leur fond, feraient parfois du bien dans le programme annuel. Il n’est pas obligatoire de les réserver à la Fotostiftung Schweiz, de l’autre côté de la rue. Celle-ci présente ainsi en ce moment, comme je vous l’ai déjà raconté, l’un des plus grands représentants de la «street photography». J’ai nommé Robert Frank.

(1) Notez que Vivian Meier, prototype même de la photographe de rue classique, n'est pas représentée non plus. Elle aura sa grande exposition à Paris fin 2021. Il faut dire que la gloire posthume de cette inclassable, nounou de son état aux Etats-Unis, s'est construite en dehors des institutions muséales, via le marché de l'art. Autant dire Satan!
(2) Impossible aujourd’hui de voler un visage! Il faut une autorisation écrite de la personne. En Amérique surtout, les avocats ne sont jamais bien loin. Et quand il s’agit d’un enfant...

Pratique

«Street Photography», Fotomuseum, 44, Grünzenstrasse, Winterthour, jusqu’au 10 janvier 2021. Tél. 052 234 10 60, site www.fotomuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. Les musées de Winterthour sont ouverts.

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