Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Dorotheum de Vienne vide l'extravagante maison du Fribourgeois Alain Gruber

La vente a lieu en ligne. Elle comporte 450 lots. Cette dispersion raconte la vie d'un conservateur de musée suisse fou d'arts décoratifs du XVIIIe siècle.

Le grand salon d'Alain Gruber.

Crédits: Leo Fabrizio, Dorotheum, Vienne 2021.

J’avais zappé, même si le mot convient mal à une personne placée sous le signe de l’Ancien Régime. Alain Gruber est mort le 13 avril 2020 «pourvu des sacrements de l’Église», comme on dit encore à Fribourg. Une vente aux enchères, qui ressemble fatalement à une dispersion des cendres, est venue aujourd’hui me l’apprendre. Elle comporte 450 lots, dont le dernier se révèle un presse-papier en argent marqué en capitales du nom d’ALAIN. Toute une vie se déroule au Dorotheum de Vienne, où les enchères en ligne se termineront le 27 avril à 14 heures. La maison autrichienne l’a en effet emporté sur ses concurrentes suisses.

Mais sans doute êtes-vous trop jeune pour avoir connu Alain Gruber, même si ce dernier n’avait que 77 ans. Tonitruant, excessif, insolent, spectaculaire, ce dernier détonnait dans le paysage helvétique. Ce Fribourgeois avait accompli à Bâle ses études d’histoire de l’art, de littérature française et d’histoire. Il s’était ensuite perfectionné en suivant à Paris les cours d’André Chastel. Une autorité. Alain a ensuite publié plusieurs volumes sur les arts décoratifs, qui formaient sa véritable passion. Il s’intéressait particulièrement à l’argenterie ancienne (ce que reflète aujourd’hui la vente) et aux tissus. De 1973 à 1976, ce bilingue a ainsi travaillé pour le Landesmuseum à Zurich. Puis il a passé à la Fondation Abegg de Riggisberg, où régnait encore Margaret, la veuve américaine du richissime Werner. Gruber a donné leur envol aux collections textiles, achetant énormément et créant de nombreuses expositions qui ont fait date. Mais comme souvent avec lui, les choses ont très mal fini. Je crois même qu’il y a eu un procès.

Maximalisme

En tant que décorateur (un rôle qu’il aimait aussi), Alain a notamment œuvré à la Fondation Baur de Genève. C’est à lui qu’on doit les salles en sous-sol, où il n’avait pas pleuré les marbres colorés. Il y a aussi eu dès 2002 sa maison de Fribourg dont il va faire un temple du XVIIIe siècle, époque des ses rêves. Devenu son meilleur client, il finira par y créer un décor fastueux comme on les imagine mal en Suisse. Une scénographie d’un autre temps. Je ne vois pas qui, à l’heure présente, se créerait une telle bonbonnière débordante de bibelots. A l’heure du minimalisme, l’homme osait un maximalisme renvoyant à des temps lointains. Le XVIIIe revu et corrigé par le XIXe. Notons que Gruber avait travaillé à la somptueuse restauration de Waddesdon Manor, le château des Rothschild anglais.

Gruber a enfin organisé avec sa sœur, décédée un peu avant lui, des voyages culturels. Parfaits, à condition d’adopter sa discipline. Mais ruineux. Pour tout dire, la Suisse n’en avait pas vu d’aussi coûteux depuis la mort prématurée de Jacques-Edouard Berger, dont les collections archéologiques ont fini au Mudac lausannois. A cette époque, je n’avais plus vu Alain depuis longtemps, alors que le l’avais beaucoup fréquenté en tant que directeur de musée. La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à Berlin. Habillé en Bavarois de carte postale, Alain y pilotait Jayne Wrighsman, la richissime mécène du Metropolitan Museum de New-York, récemment disparue à 99 ans. La fin d’un temps.

Une vente qui part bien

J’ai consulté pour vous sur le site du Dorotheum le contenu de la vente Gruber. «Lebenskurs eines Aestheten» ou «L’art de vivre». Il y a là, après les images d’ensemble d’un intérieur aujourd’hui démantelé, les photos de beaucoup de choses décoratives. Pas de chef-d’œuvre, mais des «objets de charme». De l’argenterie, comme je vous l’ai dit. Beaucoup de porcelaine. De jolis meubles apparemment démodés. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. En regardant les premières offres faites par les internautes, j’ai constaté que les choses partaient plutôt bien. D'où il est maintenant, vu les sacrements reçus, Alain doit se sentir plutôt content.

Pratique

Site www.dorotheum.com/de/alain-gruber-lart-de-vivre

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