Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le directeur des Offices exige la restitution d'un tableau. Coup d'éclat ou de publicité?

Eike Schmidt veut obliger les détenteurs allemands d'un tableau de Jan van Huysum dérobé pendant la guerre à le rendre. Très bien! Mais autant de bruit pour une oeuvre aussi mineure se justifie-t-il?

Eike Schmidt lors d'une conférence de presse.

Crédits: AP

Je viens de lire la chose avec un certain amusement, à moins qu'il s'agisse d'un certain agacement. Le directeur des Offices vient de faire apposer sur les murs d'une de ses cent salles de musée une photo. Celle-ci représente un agréable vase de fleurs, comme le Néerlandais Jan van Huysum(1682-1749) en produisait dans la première moitié du XVIIIe siècle. Le document, en noir et blanc porte un mot accusateur: «volé». Et cela bien sûr en plusieurs langues.

Je vous raconte maintenant l'affaire. Les Offices ont subi quelques pillages allemands en 1944, suivis d'ailleurs en 1945 de plusieurs vols de soldats alliés après la Libération. De ceux-ci, on n'aime pas trop parler, même s'ils ont entraîné en 1963 la restitution de deux admirables panneaux réalisés au XVe siècles par les frères Pollaiolo sur le thème d'Hercule. Parmi les prises nazies figurait donc le Van Huysum, retrouvé en 1992, après la réunification, dans une collection privée germanique. «Après tout ce temps, elle ne l'a toujours pas rendu au musée, malgré de nombreuses demandes de l'Etat italien». Eike Schmidt, qui devrait quitter son poste des Offices cet été pour le Kunsthistorisches Museum, fait ainsi monter la pression. Il faut dire qu'il est lui-même Allemand, ce qui ne fait pas très bien dans le paysage.

Grandiloquence

L'homme n'hésite pas à se montrer grandiloquent. «A cause de cette affaire portant atteinte au patrimoine de la Galerie des Offices, les blessures de la Seconde Guerre mondiale et la terreur nazie ne sont pas cicatrisées.» D'accord, il est mal de ne pas rendre quand on été pris la main dans le sac. Mais Eike Schmidt n'en pousse pas moins la mémé dans les bégonias. Parler d'un Van Huysum ordinaire comme s'il s'agissait du «Printemps» de Sandro Botticelli tient de l'escroquerie intellectuelle. Pour tout dire, je pense que le tableau ne se retrouverait pas sur les murs s'il n'avait pas été dérobé. Je rappelle à tout hasard que sous le règne d'Anna Maria Petrioli Tofani, qui fut longtemps directrice des Offices, cette dernière estimait que les collections d'après 1580 étaient indignes du reste. Elle refusait par conséquent de les montrer, ce qui n'est pas gentil pour Caravage, Goya, Claude Lorrain ou Barocci.

Eike Schmidt poursuit sur sa lancée, histoire d'impressionner les médias. «L'Allemagne devrait abolir la prescription pour les œuvres volées durant le conflit et faire en sorte qu'elles puissent revenir à leur propriétaire légitime.» Cette phrase pose en creux deux questions graves, que personne n'a le courage d'aborder. Pourquoi davantage la Seconde Guerre mondiale que les campagnes napoléoniennes, par exemple? Et la propriété des Médicis était-elle toujours légitime? N'ont-ils vraiment jamais extorqué d''œuvres aux collectionneurs toscans ou aux églises?

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