Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le critique et commissaire italien Germano Celant est mort victime de la pandémie

L'homme avait 80 ans. Il a inventé en 1967 le concept d'"arte povera". Le Génois avait organisé deux Biennales et des expositions pour le Guggenheim ou Miuccia Prada.

Germano Celant dans l'exercice de ses fonctions.

Crédits: Photo fournie par la Fondazione Prada.

Le contraste est fort. Puissant. Il y a quelques jours, la presse parlait d’un Michelangelo Pistoletto sorti intact, ou presque, de la pandémie à 87 ans. La science ne donnait pourtant pas cher de ce sportif tous terrains. Hier est parvenue la nouvelle du décès de Germano Celant à 80 ans. Un de ses compagnons de route. Coronavius. Celant a servi pendant cinquante ans (et plus) de mégaphone à l’art contemporain italien. Surtout de celui dont il avait été le premier à souligner la nouveauté dans les années 1960. Le critique restait en effet l’homme ayant inventé le concept d’«arte povera». C’était en 1967. Le jeune commissaire avait alors regroupé une pléiade de débutants à la galerie La Bersteca de sa bonne ville de Gênes.

Celant n’était alors déjà plus tout à fait un inconnu. Le débutant avait contribué dès 1963 à la revue «Marcotrè», qui unissait les arts et les lettres. Il avait ensuite monté quelques petites expositions. Il ne faut pas oublier que le fameux «arte povera» était alors le fait de gens jeunes. Nous avons tellement pris l’habitude de voir ses derniers représentants vivants (il y a déjà eu bien de morts...) comme des gens chenus que le bouillonnement juvénile d’avant 1968 nous est devenu étranger. Dans son édition en ligne du 30 avril, «Il Giornale dell’Arte» a du coup choisi de nous montrer comme image d'appel un Celant à la crinière noire face à un plasticien que je n’arrive même plus à identifier, tant il doit avoir changé depuis. Cela dit, sur la photo en question, on voit bien qui domine l’autre intellectuellement. Celant a déjà adopté la pose avantageuse du donneur de leçons.

Un retour au concret

On a beaucoup dit que l’«arte povera» (fait selon les membres du groupe informel de café, de sacs, de vieux vêtements, de bois mort, de feuilles, de terre ou de goudron) constituait une réponse à l’art abstrait ambiant. C’était un retour au réel. Au concret. Au modeste. Au tri-dimensionnel aussi. L’installation remplaçait la toile accrochée au mur. Il y a cependant pour moi une autre chose, qu’on a peu soulignée. Cet art refusant tout ce qui existe d’usiné ou de luxueux est intervenu au moment historique où l’Italie vivait son «boom» économique. Depuis les années 1956-1957, ce pays jadis provincial et agricole s’était découvert une vocation industrielle. Il s’y construisait n’importe quoi n’importe où, des usines aux immeubles de banlieue en passant par les autoroutes. Le tout en saccageant le paysage. L’essentiel était d’assurer la mobilité et de faire du fric. D’où une réaction violente exaltant le vernaculaire (le local, si vous préférez) et le traditionnel. Jannis Kounellis utilisait pour ses œuvres de vraies armoires et tables anciennes faites à la main à l’heure du Formica et du plastique. Des armoires et des tables séculaires jetées par leurs héritiers au rebut.

Celant (à droite) dans les années 1960. Qui est l'homme de gauche? Mystère. "Il Giornale dell'Arte" a publié l'image sans légende, ni crédit. Photo DR.

Evidemment, l’«arte povera» est vite devenu très chic. L’un de ses derniers représentants encore actifs aujourd’hui, Giuseppe Penone, fait partie des gloires internationales (avec Lausanne comme tête de pont grâce à Alice Pauli). Germano Celant a lui aussi bientôt quitté la marginalité pour devenir une sorte de ponte du contemporain. Un gourou. D’innombrables expositions fastueuses lui ont été confiées. Le Génois s’est activé au Guggenheim Museum de New York. On a reconnu sa marque de fabrique en 1981 dans l’«Identité italienne» du Centre Pompidou. Celant adonné avec «Futurismo Futurismi» en 1986 le coup d’envoi du nouveau Palazzo Grassi, alors dirigé par Fiat. Je m’en souviens très bien. En 1997, il est devenu le patron de la Biennale d’après l'édition du centenaire. La première ayant annexé l’Arsenale de Venise. La révélation d'un lieu admirable. L’historien de l’art contemporain était depuis 1995 l’homme de la Fondazione Prada, qui allait montrer toujours davantage d’ambitions. Pour Miuccia Prada, Celant aura monté une quarantaine d’expositions, un peu à Venise et beaucoup à Milan. Je vous ai parlé il y a quelques mois de la dernière d’entre elles. Un magnifique Jannis Kounellis au Palazzo Corner della Regina, en bordure du Grand Canal.

Une présence qui fait de l'ombre

Evidemment, ce système auto-promotionnel tournait un peu en rond. C’est le cas de tous ces commissaires d’expositions ressemblant aux «producers» de Hollywood. Ils créent leur œuvre à partir de celles des autres. Il est ainsi permis d’évoquer ici la figure du Suisse Harald Szeemann, responsable entre autres de deux Biennales. Ses idées avaient fini selon moi par devenir un peu obsessionnelles. Moins médiatique, parce que confiné dans son rôle de critique, Pierre Restany était aussi resté en France le zélote du «Nouveau réalisme». D’où un besoin à la longue de renouvellement. D’air  frais. D’un ton jeune. Celant prenait de la place. Il avait créé un style. Le sien. Comme le dit si bien en conclusion «Il Giornale dell’arte» il avait du coup créé chez ses benjamins une «angoisse de l’influence». Un peu comme en Suisse Jacques Hainard pour l’ethnographie.

Le commissaire avec sa mécène Miuccia Prada. Photo fournie par la Fondazione Prada.

Celant s’est donc vu contesté les dernières années. Ses ennemis ont cherché des poux dans son abondante chevelure blanche. En 2015, au moment de l’exposition universelle de Milan, il lui a ainsi été reproché d’avoir encaissé 750 000 euros pour le montage d’un seul pavillon. Une somme énorme dans un pays où un salaire à 1000 euros fait partie du quotidien. L’attaque était frontale. Mais il y en avait d’autres, latérales. La Fondazione Prada, qui a fait l’annonce officielle du décès comme s'il s'agissait d'un membre de sa famille, sert aussi une caution culturelle et morale pour une ex soixante-huitarde devenue milliardaire. Celant se serait laissé acheter, puis momifier à coup de mandats juteux. Il s’était surtout officialisé. Or il reste toujours difficile de passer des marges à la pleine page. Comment assumer qu’un art dit "pauvre" ait séduit avant tout les riches? Comment accepter qu’un Penone ait pu finir au château de Versailles, même si ses propositions se révélaient ici magnifiques?

P.S. Plusieurs médias ont publié leur "nécro" dans l'urgence, comme on dit. J'ai pensé qu'un peu de réflexion ne faisait pas de mal.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."