Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le CNC s'adresse aux privés pour sauver le patrimoine cinématographique

La France n'a plus les moyens de sauver ses films anciens, autrement dit vieux de plus de dix ans. Une liste de 100 titres a été constituée pour titiller les éventuels mécènes.

Viviane Romance dans "Salonique, nid d'espions" de 1937. Un film avec une grosse distribution coiffée par la bien oubliée Dita Parlo.

Crédits: DR

C’est intéressant. Mais la chose s’annonce difficile. Le Centre national de la cinématographie (CNC) a lancé le 4 février sa nouvelle campagne de restaurations de films. Il y a bien entendu longtemps que cette institution, qui possède ses dépôts à Bois-d’Arcy, un ancien fort militaire près de Paris, s’occupe de sauver le patrimoine français. Mais elle n’en a aujourd’hui plus les moyens. Jugez plutôt. La manne étatique a passé de 68 millions d’euros pour la période 2012-2018 à 2,8 millions par annuité, une manne «sanctuarisée», jusqu’en 2021.

Il fallait trouver une solution. Un premier essai, raté, a été tenté il y a peu. Le film ne constitue en effet pas un produit comme un autre. Si un musée possède les tableaux qu’il achète ou reçoit, il y a toujours ici la pénible question des ayant-droits. Presque tous les films (même les muets de la première heure, produits par Pathé ou Gaumont) ont un propriétaire connu, qu’il s’agit de consulter. La chose ne vaut pas seulement pour les diffusions éventuelles. Il faut un blanc-seing même pour une restauration. Une liste de cent titres, devant obligatoirement remonter à plus de dix ans, a ainsi été établie en collaboration avec eux par le CNC. Il y a aussi bien là des classiques, comme «Salonique, nid d’espions» de Georg Wilhelm Pabst (1937) que des œuvres plus récentes dont «La belle captive» d’Alain Robbe-Grillet (1983) ou «Chocolat» de Claire Denis (1988).

Encadrement fiscal

Comment les choses vont-elles se passer? Je vous cite ici «Le Monde». Bercy s’est penché sur le dossier qu’il entend «encadrer de près». Une chose qui me fait toujours un peu peur. Les personnes intéressées,ou les entreprises mécènes pourront s’annoncer. Choisir. Puis payer. Il existera bien sûr de défalcations fiscales. Les particuliers auront droit à un abattement possible de 66 pour-cent de la somme allouée. Les financiers collectifs de 60 pour-cent. Il s’agira donc d’une nouvelle «niche», où l’État entend bien aboyer. C’est pourtant lui qui bénéficie d’un apport financer pour une mission patrimoniale qu’il n’est plus assez riche pour soutenir. Je signale cependant que le sponsor aura désormais droit à son nom au générique...

L'entrée du CNC, à Bois d'Arcy. Photo DR.

La nouvelle fait réfléchir (et maintenant c’est moi qui parle) à l’entretien global du cinéma. Une richesse très menacée dans le monde, en dépit des déclarations. On connaissait jadis deux Etats particulièrement actifs. C’étaient l’URSS, aujourd’hui Russie, et la DDR, incorporée dans l’Allemagne actuelle. La disparition du communisme s'est paradoxalement révélée défavorable à la conservation du cinéma. Les Américains se sont toujours montrés peu actifs. La Cinémathèque suisse a connu des débuts misérables. Quant à la française, qu’il faut distinguer du CNC, elle a vécu ses hauts et ses bas. Une situation dramatique pour des œuvres éminemment fragiles. La couleur pâlit. La pellicule nitrate utilisée jusque vers 1950 se décompose irrémédiablement avec le temps, après s’être tachée. Il faut donc des transferts.

L'avenir du numérique

Naguère opéré sur une pellicule «safety», ceux-ci se font aujourd’hui de manière numérique. Mais quel sera l’avenir de ces films «sauvés», avec les continuels changements techniques? Personne ne le sait vraiment. Et puis, il y a la masse de la production mondiale. Elle s’accroît sans cesse, avec la perte que cela suppose. L’éloignement dans le temps joue également son rôle. Les projections de films muets se font actuellement rares, sauf pour les chefs-d’œuvre patentés. La disparition, qui était déjà immense (il subsiste environ dix pour cent des films des années 1910), risque encore de s’accroître. Il faut aussi penser aux productions de pays comme l’Inde, le Japon, l’Egypte. Ils n’ont jamais pris soin de ce qui ne leur a longtemps semblé un simple divertissement.

Dans ces conditions,on se demande ce que le CNC fera de ses «nanars» français des années 1930 (1), de ses «serials» muets des années 1910, de ses documentaires oubliés et du reste. La TV n’est pas consommatrice. Les ciné-clubs se meurent. Les cinémathèques, comme les musées,se tournent vers le contemporain. Internet ne recueille en principe que les films pour lesquels aucun ayant-droits n’est plus connu ou pour lesquels le copyright (au USA) n’a pas été renouvelé. Ils sont alors dits «libres de droits». Mais libres de quoi, au fait?

(1) Le problème est que le goût général change avec le temps. Ce qui paraissait nul il y a trente ans séduit aujourd'hui et vice-versa.

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