Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le château raconte son histoire des années 1867 à 1937 avec "Versailles Revival"

Il y a l'exposition, mais surtout le livre. Enorme, celui-ci raconte les coulisses artistiques et politiques de l'ancienne demeure royale, devenue un lieu emblématique.

Le Pavillon Français, revu vers 1920 par le dessinateur de mode Georges Barbier.

Crédits: DR.

On connaît la fin de l’Histoire, avec un grand "H". Le 6 octobre 1789, la famille royale quitte Versailles, contrainte et forcée. Elle n’y reviendra jamais. Mais après? Que s’est-il passé dans le château abandonné, où la Cour n’aura finalement brillé que pendant un petit siècle (si on oublie en plus les journées de vacances passées à Compiègne ou à Marly)? Napoléon a pensé y habiter, mais les travaux coûtaient trop cher. Louis XVIII s’est lancé dans la construction d’une nouvelle aile, sans jamais y résider. Louis-Philippe a enfin entrepris, non sans un massacre patrimonial des appartements princiers, de transformer la demeure en musée dédié «à toutes les gloires de la France». Cette tentative œcuménique a fait l’an dernier l’objet d’une vaste exposition éparpillée aux quatre coins du palais.

Il manquait la suite. Le château propose en ce moment «Versailles Revival», ce dernier mot n’ayant pas de traduction exacte en français. J’avoue ne pas l’avoir vue en raison de grèves diverses. Mais, pour une fois, c’est ici le catalogue qui prime. Un vrai livre, du genre mahousse. Un ouvrage pointu, rédigé par de multiples collaborateurs sous la direction de Laurent Salomé, le nouveau maître des lieux, et Claire Bonnote. Avec plein de chapitres sur des gens presque inconnus. Je dirais plutôt oubliés. Ou même méprisés. Vous souvient-il d’avoir une fois lu une tisane sur des peintres comme Maurice Lobre, Henri Zuber, Charles Jouas ou Joseph Caraud? Non? Tous ont pourtant évoqué Versailles à coup d’anecdotes sentimentales ou en le montrant dans son état un peu décati des années 1880 ou1900. Grandeur et décadence. On connaît le topo.

La passion de l'impératrice

«Versailles Revival» part de 1867 pour s’arrêter en 1937. Tout commence avec l’impératrice Eugénie, une admiratrice de Marie-Antoinette qui se croit sa réincarnation. La souveraine n’en mourra pas moins nonagénaire dans son lit en 1920. Madame Napoléon III collectionne les souvenirs, plus ou moins authentiques de sa prédécesseure (féminisons! féminisons!). Elle fait organiser une présentation sur la reine à Versailles en marge de L’Exposition universelle de 67 se tenant à Paris. C’est le début du réameublement, avec ses hauts et ses bas, dont le chantre deviendra par la suite le conservateur Pierre de Nolhac. La politique s’invite souvent dans les débats. C’est à Versailles que l’Empire allemand se voit proclamé en 1870. C’est là que se signe le traité de paix en 1919. Un autre bout du palais a été entre-temps éventré afin d’y loger un hémicycle destiné à l’Assemblée nationale. Et c’est d’ici enfin que l’armée régulière est partie écraser la Commune en 1871… Un contexte comme on le voit plutôt lourd!

Des soldats dans le parc en 1871. Un tableau de Pierre Puvis de Chavannes. Photo DR.

En contre-poids, comme pour alléger, le livre évoque les nostalgies qui se font alors jour. Versailles, c’est le paradis perdu. L’occasion pour certains contributeurs du livre de parler de l’esthète Robert de Montesquiou, des peintres César Helleu et Giovanni Boldini, des paysagistes Henri et Achille Duchêne, du musicien Reynaldo Hahn ou d’écrivains comme Marcel Proust (qui a adoré les lieux) et Maurice Barrès (qui, lui, ne les aimait pas). L’ouvrage détaille alors les élégances d’un temps qui tente de renouer avec un autre siècle. Il y a toujours, comme cela, des gens pour courir après des fantômes, surtout quand ils sont titrés.

Imitations internationales

Une bonne part de volume, la plus attendue peut-être, porte sur les simili Versailles qui se construisent en Europe comme aux Etats-Unis à la fin du XIXe. Beaucoup ont disparu, comme le Palais Rose de Boni de Castellane, qu’André Malraux a refusé de sauver en 1969, ou le paquebot France, lancé en 1912. Il reste pourtant le Linderhof de Louis II de Bavière comme le Marble House des Vanderbilt à Newport. Deux résidences tournant courageusement le dos au présent. Les commissaires auraient au fait pu rajouter à ces demeures princières les hôtels Ritz. Ils offraient après tout vers 1900 la majesté du passé avec le confort moderne. Louis XIV n’avait jamais eu de vraie salle de bains!

Mais pas d'hôtels. L’ouvrage préfère parler des visites d’État. Voilà qui fait plus officiel. Plus sérieux. Il est vrai que Versailles se voit montré dans ces circonstances aux illustres hôtes comme un bijou de famille. On se souvient, mais c’est trop tard pour entrer dans la période envisagée, de l’accueil de John et Jackie Kennedy sous les ors de la Galerie des Glaces. Rien de tel aux Etats-Unis, mes chers… La dernière visite restituée reste donc ici celle de George VI, souverain anglais de fraîche date, et de son épouse Elizabeth, qui n’était de loin pas encore la «Queen Mom» centenaire de l’an 2000. Le couple avait en 1938 des points de comparaison. Windsor, c’est tout de même plus vieux que Versailles, non? Et en plus, c’est toujours resté meublé.

Pratique

«Versailles Revival», sous la direction de Laurent Salomé et Claire Bonnotte,aux Editions In Fine, 448 pages. L’exposition de Versailles dure jusqu’au 15 mars, site www.chateaudeversailles.fr C’est apparemment ouvert en dépit des événements.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."