Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Versailles raconte comment Louis-Philippe a transformé le château en musée

En 1837, le roi ouvre un bâtiment dédié à "toutes les gloires de la France", Napoléon compris. Il a fait pour cela éventrer une aile entière. Une exposition illustre la chose et montre comment l'époque voyait alors l'histoire du pays. Des batailles et encore des batailles.

Louis-Philippe sortant de Versailles avec cinq de ses fils. Parmi eux, le duc d'Aumale, le futur créateur du Musée Condé à Chantilly.

Crédits: RMN

Tout le monde connaissait jadis en France le grand portrait de Louis-Philippe sortant à cheval avec cinq de ses fils (les Orléans ont toujours été de gros pondeurs) de la cour de Versailles. Signée par Horace Vernet, cette effigie officielle figurait dans les livres scolaires au chapitre «Monarchie de juillet». Ce n'est évidemment plus le cas. L'enseignement a été chamboulé, avec ce que cela suppose d'acrimonies. C'était mieux avant, quand l'Histoire se résumait à une série de dates. Notez que ces dernières possèdent au moins pour mérite d'encadrer un récit, quel qu'il soit. Il est vrai que là je devrais normalement marcher sur des œufs. Les seuls mots de «récit national» font aujourd'hui grimper certains aux murs.

C'est pourtant bel et bien ce type de déroulé que Louis-Philippe avait envisagé pour le château de Versailles, inhabité depuis octobre 1789. Né en 1773 au Palais-Royal, fief parisien des Orléans, Louis-Philippe avait développé peu de liens avec l'ancienne demeure de Louis XIV. Sous l'Ancien Régime, il n'y avait presque jamais mis les pieds. Descendants de Philippe, le frère cadet du Roi-Soleil, les Orléans jouaient les trublions. Ils se seraient bien vus calife à la place du calife. On sait que le père de Louis-Philippe a fait partie des révolutionnaires. Devenu Philippe-Egalité, il vota la mort des son cousin Louis XVI avant de perdre lui-même la tête. Une tare pesant sur Louis-Philippe aussi lourdement que son accession au pouvoir en 1830, quand une autre Révolution le fit roi des Français (et non roi de France, ce qui devait tout changer) à la place de son proche parent Charles X. Fils de régicide, arrivé au pouvoir par un coup d'Etat, le souverain manquait pour le moins de légitimité.

Une quasi ruine

Louis-Philippe a donc beaucoup travaillé à Versailles, comme le rappelle aujourd'hui une exposition dispersée dans le château. A son accession au trône, le bâtiment se trouvait en fort mauvais état. Napoléon avait bien demandé une restauration, mais le budget des architectes l'avait effrayé. Louis XVIII commença effectivement des travaux. Je citerai le Pavillon Dufour (récemment éventré par l'architecte Dominique Perrault, qui a particulièrement mal réussi son coup) grâce auquel les visiteurs accèdent aujourd'hui au palais. N'empêche que l'ensemble des bâtiments frôlait la ruine.

L'idée du roi, qui voulait réconcilier tout le monde, a été de remettre l'édifice à flots. Une partie se voyait gardée telle quelle, au nom au passé national. Il s'agissait des Grands Appartements, plus quelques autres espaces comme les logis de Mesdames, tantes de Louis XVI, ou les lieux de retraite de Louis XV. Une aile entière se voyait en revanche vidée comme un poulet. Tout y fut détruit afin d'aménager une Galerie des Batailles et des salles vouées à la Révolution et à l'Empire, Louis-Philippe s'annexant Napoléon. Le mot de «bataille» n'apparaît pas vain. Selon l'optique de l'époque, le roman français se composait de combats depuis le haut Moyen Age, si possible gagnés. Le pays s'était fait dans la violence. D'énormes toiles aux sujets guerriers se virent confiée à une myriade d'artistes, dont Eugène Delacroix. Le travail se retrouvait partagé afin d'aller plus vite. Il fallait que tout soit prêt pour l'inauguration du 10 juin 1837, avec 5000 invités.

La conquête de l'Algérie

L'essentiel de l'exposition actuelle se trouve cependant diamétralement ailleurs, au bout de l'autre aile. Il s'agit d'un lieu depuis longtemps voué aux manifestations temporaires (dont certaines excellentes du reste, comme le récent «La mort du roi»). Mais d'un lieu qu'on tend à voir masqué. De sombres tentures ou des cimaises cachent en temps normal  les murs. Et pour cause! Les gigantesques tableaux encastrés dans des boiseries racontent des épisodes dont on aime peu parler aujourd'hui. L'essentiel est consacré à la conquête de l'Algérie, commencée sous Charles X en 1830. Le record de taille est atteint avec les 21 mètres 40 de large de «La prise de la smalah d'Abd-el-Kader» (je respecte ici l'orthographe d'époque). Une œuvre un peu confuse d'Horace Vernet, l'artiste favori du régime, et sans doute largement de son atelier.  

Conçue par Valérie Bajou, une dame qui a le côté souris grises de bien des gens de musée, l'exposition comprend bien sûr nombre de pièces réunies pour l'occasion. Parmi les premières toiles présentées se trouve ainsi le portrait de la duchesse d'Orléans par Elisabeth Vigée-Lebrun. Une œuvre magnifique que vient de vendre la famille, aujourd'hui ruinée. Il s'agit de la mère de Louis-Philippe. Une dame dont la vie aventureuse ne se voit pas retracée. Valérie Bajou a opéré le même travail de polissage que Louis-Philippe. Il lui fallait arrondir les angles. Philippe-Egalité se retrouve presque gommé. La suite demeure tout aussi consensuelle. Pas de caricatures de Louis-Philippe par Honoré Daumier, qui lui trouvait une tête en forme de poire. Beaucoup d'effigies bien lisses en revanche. Le but restait de montrer comment une demeure royale s'est transformée en musée. Avec pas mal de fautes de goût, que Louis-Philippe a aussi commises à Fontainebleau. Et puis la commissaire n'a rien d'une pétroleuse! Le jour de ma visite, elle présentait l'exposition à quelques Orléans comme une sorte d'album de famille, en refaisant beaucoup de généalogies avec ses illustres hôtes.

Parcours peu clair

Une fois ce parcours terminé, il s'agit d'accéder au reste. Dieu merci, le château (comme toujours partiellement en travaux) est moins visité l'hiver que l'été. J'ai néanmoins connu une déception. Ce jour-là, la Galerie des Batailles demeurait fermée, comme la Salle de 1830. Le grand œuvre. Il fallait du coup passer par les salles de la Révolution et de l'Empire. Ceci-dit, ces dernières, abritant nombre de commandes de Napoléon Ier (dont un chef-d’œuvre, «La révolte du Caire» de Girodet) sont ouvertes tous les trente-deux du mois. Il y a bien sûr là également des batailles à la chaîne. J'ai dû manquer d'autres recoins louis-philippards. Le parcours ne brille en effet pas par sa clarté. C'est grand dommage. Cette leçon d'histoire de l'Histoire offre quelque chose de passionnant. On ne raconte plus les choses de la même manière. Les intellectuels hurleraient. Il y aurait aujourd'hui davantage de social, d'économique et d'histoire des sensibilités. Plus un peu de ludique et d'interactif. Et bien sûr des tonnes de politiquement correct.

N.B. J'ai aussi manqué les Salles des Croisades, récemment restaurées. Mais je n'ai vu aucun panneau y menant. L'exposition ne remportera certes pas l'Oscar de la signalétique!

Pratique

«Louis-Philippe et Versailles», château de Versailles, place d'Armes, Versailles, jusqu'au 3 février 2019. Tél. 00331 30 83 37 00, site www.chateaudeversaiilles.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 17h30. Exposition comprise dans le billet du musée. Une exposition jumelle, que je n'ai pas vue, se tient au château de Fontainebleau. Elle s'intitule "Louis-Philippe à Fontainebleau. Le roi et l'Histoire" et dure jusqu'au 4 février. Site www.chateaudefontainebleau.fr 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."