Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le château de Prangins montre à nouveau le Swiss Press et le World Press Photo

Comme chaque année, l'annexe du Musée national propose une sélection des deux concours. Le Swiss Press a couronné un choix pour une fois local et positif.

Daniela Mossenta, rescapée du cancer, a été suivie par Guillaume Perret. Elle se dit optimiste pour la suite.

Crédits: Guillaume Perret, Lundi13, Château de Prangins, 2018

Même lieu, même morte saison et, soyons-justes, toujours le même genre d'images. Le monde bégaie. La Suisse se répète. En ce moment, le château de Prangins abrite une nouvelle fois deux expositions simultanées, de durée inégale. Il y a d'un côté le prestigieux World Press Photo, qui existe depuis 1955. Un brontosaure tout en lourdeurs. Se retrouvaient cette fois sur la balance 73 043 clichés émanant de 4548 auteurs représentant 125 pays. De l'autre côté, un poids plume. Né en 1991, le Swiss Press Photo tourne autour d'une nation d'à peine 40 000 kilomètres carrés. Cette étroitesse n'a pas empêché début 2018 l'envoi par 193 photographes de 3308 images prises courant 2017. Autant dire que la production helvétique se révèle très au dessus de la moyenne. Une image par treize kilomètres carrés...

De quoi parler face à cette masse, même si des jurés se sont appliqués (en général en opérant plusieurs tous de table) à la faire fondre jusqu'au consommable? Il leur a en effet bien fallu la réduire à une publication et à une manifestation itinérante en plus des Prix. J'ai regardé autour de moi. J'ai réalisé que le Wold Press tendait à monopoliser les attentions de mes confrères. Sans doute parce que son retentissement reste mondial. Peut-être aussi cette année à cause d'une photo vedette particulièrement spectaculaire de Ronaldo Schemidt, montrant un manifestant vénézuélien courant après avoir pris feu comme une torche après l'explosion d'une moto en mai 2017. Difficile de trouver un symbole plus fort pour faire comprendre que, depuis toujours et un peu partout, la Planète brûle. Croyez-moi. Cela n'allait pas mieux il y a deux mille ans.

Une série modeste et optimiste

Il me prend du coup l'envie de vous parler du Swiss Press Photo qui couronne cette fois, ô miracle, une série modeste, exécutée sur le long terme et proposant un message d'espoir. L'anti-journalisme, en quelque sorte. Le refus par la discrétion d'un métier aujourd'hui entièrement basé sur le spectaculaire et le négatif. Cette suite, prise à Neuchâtel, concerne une ancienne secrétaire de direction âgée de 67 ans. Daniela Mossenta est atteinte d'un cancer. Elle a terminé sa chimio-thérapie. Sa famille la soutient comme un seul homme, ou plutôt comme une seule femme. En rémission, elle se dit confiante en l'avenir. On sait que le psychologique fait beaucoup. Guillaume Perret a suivi Daniela. C'est un travail sans éclat, ni voyeurisme. Agé de 44 ans, le reporter est venu à l'image assez tard. A 30 ans. Il a auparavant été maçon. Puis enseignant. Guillaume fait partie de Lundi13. Une agence romande dont je vous ai déjà plusieurs fois parlé. Un nom qui revient souvent à Prangins, où je n'ai en revanche plus croisé Rézo.

Si je me concentre sur le Swiss Press Photo, c'est aussi parce qu'il faut souligner l'effort continu. La presse helvétique se porte mal. Créée alors que l'illustration connaissait un frémissement qualitatif vers 1990, grâce à un journal (disparu du reste) comme «Le Nouveau Quotidien», cette récompense traverse aujourd'hui la tempête. En période d'économies, ce sont en premier lieu les photographes qui trinquent, comme si les images apparaissaient désormais par génération spontanée sur le papier. J'ai d'ailleurs bien cherché. Il y a des noms que je retrouvais rituellement d'édition en édition, si ce n'est parmi les primés, du moins parmi parmi les gens retenus pour se voir montrés. Ils ne sont plus là. On cherche désormais en vain ici les gens attachés de manière permanente par les quotidiens ou les hebdomadaires. Ils sont trop occupés à fournir le tout-venant.

Caissons lumineux

Il y a pourtant de bonnes choses aux murs, ou plutôt devant ces affreux caissons de verre éclairés par l'arrière. Ou alors sur ces tables basses rétro-illuminées qui semblent attendre le verre de blanc ou la tasse de café. Je n'ai peut-être pas éprouvé le coup de cœur en 2018. Mais l'ensemble apparaît digne, avec une focalisation sur la politique suisse et internationale. Le sport semble cette fois en perte de vitesse. La culture a perdu la course. Regardez du reste bien dans certains titres romands. Vous n'y trouverez plus le mot «Culture». Souvent ringardes, les photos officielles suisses se font Dieu merci discrètes. Il y en a toujours, naturellement, et l'on se demande quel intérêt peut présenter sur le plan plastique le Premier chinois découvrant la fondue sous l’œil du conseiller fédéral Didier Burckhalter. Un conseiller du reste envolé. Il a démissionné. Nous sommes ici dans le passé, et il est permis de sourire en revoyant la campagne nationale de Pierre Maudet. C'était son ascension l'an dernier. Nous avons déjà assisté à la chute du Genevois.

Qu'est-ce que je retiendrais de ces images tirées trop grandes, en sachant qu'il y a davantage de sujets dans le livre d'accompagnement que dans les salles? La «manif» de Greenpeace à l'assemblée générale du crédit Suisse par Ennio Leanza. Le couple biennois marié depuis soixante-cinq ans sous l'objectif pudique de Rolf Neeser. La vallée de la Verzasca par Pablo Nadir Yanik Gianinazzi. La fête nationale biélorusse selon Nicolas Righetti. Les orifices de tireurs ukrainiens remarqués par Niels Ackerman. Les prisons de Manille (où les détenus sont au propre les uns sur les autres) vus par Thomas Weisskopf. Une série en noir et blanc, cette fois. Je dois ainsi constater que même si le N & B est devenu depuis longtemps très minoritaire, il garde ses adeptes. Au World Press aussi, du reste.

Pratique

«Swiss Press Photo», jusqu'au 3 mars 2019, «World Press Photo», jusqu'au 9 décembre. Château de Prangins, tél 022 994 88 90, site www.chateaudeprangins.ch Ouvert tous les jours du mardi au dimanche de 10h à 17h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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