Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le château de Penthes accueille sur trois étages le Fonds cantonal d'art contemporain

Le Musée des Suisses de l'étranger tente une cure de rajeunissement. L'exposition "curatée" Par Karine Tissot s'intitule "Avant Demain". Elle comporte une centaine d'oeuvres.

Denis Savary dans un salon du rez-de-chaussée.

Crédits: Denis Savary, Léman bleu

Ce fut longtemps le château de la Belle au bois dormant. Penthes était magnifique, si l’on savait l’abstraire des monstruosités architecturales de la Genève internationale. Les arbres du parc avaient de quoi faire rêver, même si le plus somptueux (un séquoia géant) s’est retrouvé foudroyé par un éclair en 1993. La maison, elle, valait ce qu’elle valait. A force de transformations, cette demeure du XVIIIe siècle était devenue informe. L’État ne savait trop qu’en faire, à part un machin pour parlotes de diplomates. Aussi est-ce une chance si l’ancien Musée des Suisses au service de l’étranger, chassé comme une domestique indélicate du Château de Coppet, a pu l’obtenir afin d’abriter ses collections. L’institution fondée par le tonitruant Jean-René Bory (mort en 2009) avait au passage changé de nom. «Au service de l’étranger», comme me le disait naguère mon père, sentait «les traîneurs de sabres». Mieux valait parler plus sobrement des «Suisses de l’étranger».

Privé, le musée a vite connu des fins de mois difficiles. Alors que je travaillais à la «Tribune de Genève», j’ai «couvert» plusieurs conférences de presse annonçant sa mort prochaine, à moins que… Elles étaient en général tenues par Anselm Zurfluh, qui avait toujours l’air de débarquer de Suisse primitive, et par Bénédict von Tscharner, un ancien ambassadeur donnant lui l’impression de descendre de son arbre généalogique. Soyons clairs. Il leur fallait des sous. Les amis de naguère tendaient à partir pour une monde qu’on tend à qualifier de «meilleur». L’État menaçait par ailleurs de retirer aux Suisses de l’étranger la jouissance de l’immeuble, et ils n’auraient pas su où aller. Très historiques, les collections manquaient de «sex appeal». Il y avait là beaucoup de portraits de militaires, raides comme la Justice de Berne (1). Et encore ne s’agissait-il pas des originaux! Tout cela sentait un peu (et même beaucoup) la croûte. Il n’y avait à sauver qu’une merveilleuse commode Louis XV. La pauvre devait se demander ce qu’elle pouvait bien faire là.

Une nouvelle tête

Que faire? S’agripper bien sûr au château. Entrer dans la résistance. Et surtout animer l’endroit. Au fil du temps ont ainsi été organisées à Penthes des choses horribles, certes, mais aussi une ou deux bonnes expositions d’art contemporain. Je me souviens en particulier de la rétrospective montée autour du graphiste et photographe alémanique Peter Knapp. Il y avait ainsi un accrochage par an, dont je me demandais à chaque fois s'il serait le dernier. Notez que ce genre d’impression n’est pas forcément lié pour moi au château de Penthes. «Un château sur la mauvaise pente», disait déjà mon père.

La photo d'Eric Poitevin dans le hall d'entrée. Photo Eric Poitevin, Château de Pentes, Pregny 2020.

Et puis, en octobre 2018 est entré là un jeune comme conservateur, archiviste et administrateur adjoint. Un optimiste. Un courageux. Geoffrey Aloisi ne comptait pas trente ans. Il avait passé par l’Unesco, grande bastringue s’il en est, puis par Sotheby’s Genève. Autant dire qu’il était fait au feu. L’homme a donc misé sur l’art contemporain. C’est aujourd’hui porteur. Son usage produit en plus un effet rajeunissant, ce que les crèmes de beauté ne font pas forcément. Il fallait essayer. Geoffrey, qui est un monsieur bien élevé et charmant (la preuve, il est arrivé à me supporter!), a donc accueilli cet été Karine Tissot en tant que commissaire. Elle était titulaire d'une bourse du Fonds cantonal d'art contemporain de Genève (à ne pas confondre avec le Fonds municipal!) pour créer non pas une, mais deux expositions (2). Karine, qui est aujourd’hui au CHUV de Lausanne non comme malade mais en tant qu’animatrice culturelle, a un beau palmarès derrière elle. Et un autre devant, j'espère. Je vous en ai souvent parlé quand elle était à la tête du Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains.

Manque de visibilité

Karine a bien entendu travaillé avec le Fonds cantonal d’art contemporain de Genève, dont l’acronyme fâcheux reste le FCAC. Difficile de prétendre que ce dernier, aux riches collections formées depuis les années 1950, bénéficie d’une visibilité quelconque. Il ne semble exister que sous forme de catalogue papier et en ligne Je n’avais même pas remarqué que l’institution, dirigée par la si sympathique Diane Daval, avait quitté les bords du Rhône, à la Jonction, pour Conches. Il se trouvait donc dans ses réserves de quoi proposer de l’inédit même si le FCAC dispose chaque mois de janvier d’une lucarne à Artgenève (qui n’aura peut-être pas lieu en 2021 au train où vont les choses).

Le Château de Penthes côté lac. Photo DR.

Comprenant surtout des artistes locaux de diverses générations, la sélection de Karine s’égaille dans la maison. Oh, moins au rez-de-chaussée et au premier! Il a tout de même fallu laisser en place le bric-à-brac politico-économico-culturello-militaire. Son accrochage vieillot demeure fatalement serré. Les deux premiers étages se contentent du coup d’interventions placées sous le signe d’«Avant demain». Un lendemain qui pour tout dire chante assez peu. Nous sommes avec lui dans l’écologie, les migrants, les peuples opprimés, les inégalités et les horreurs de l’économie. Des intrus dans une maison aussi bourgeoise. «Il faut imaginer un amateur d’art éclairé qui aurait, avant l’heure, agrémenté son intérieur de ces pièces d’art contemporain, cristallisant intuitivement le malaise qui nous concerne aujourd’hui», selon Karine. Un collectionneur par ailleurs assez altruiste pour faire vivre, à l’instar du FCAC, des créateurs tirant plus souvent la langue qu’il le faut.

De Denis Savary à Laurent de Pury

Il y a donc là aussi bien des noms très attendus comme ceux de Denis Savary, de Sylvie Fleury, d’Alain Huck ou de Laurent de Pury, beaucoup de gens à (re)découvrir. Penthes, dont le second étage reste quasi vide en temps normal, a tout de même pu accueillir environ 135 pièces. Si les aquarelles de Michel Grillet ou les celluloïds pour dessins animés de Georges Schwizgebel restent minuscules, il y a de grosses choses. Enormes, même. La baleine grandeur nature de Christian Gonzenbach a ainsi dû rester dehors. Huit mètres… Le reste a réussi à entrer, sans donner l’impression de l’avoir été au chausse-pied. Il s’est trouvé une place pour une superbe photo d’animal mort d’Eric Poitevin. Pour les fausses gouttes noires d’Elena Montesinos. Pour les (nombreux) petits tableaux d’Hadrien Dussoix. Beaucoup de noms genevois, comme vous aurez pu le remarquer. Le fonds du FCAC ne fait-il pas partie de ce que Christian Bernard, ex-directeur du Mamco, avait appelé les «Biens communs» pour une exposition devenue historique au Musée Rath?

(1) Vieille expression vaudoise de gens dont les ancêtres avaient connu l’exécution du Major Davel.
(2) L'autre aura lieu cet automne à Boléro de Versoix.

Pratique

«Avant demain», château de Pentes, Pregny, jusqu’au 13 décembre. Tél. 022 734 90 21, site www.penthes.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 13h30 à 18h. Réservations obligatoires pour les événements, souhaitable pour le reste. Big Brother nous surveille.

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