Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Château de Nyon se réinvente avec sa nouvelle présentation de "Porcelaines!"

Il y avait treize ans que durait l'ancienne mise en scène. Le conservateur Vincent Lieber en a conçu une nouvelle. Depuis 2007, les collections se sont enrichies.

Une tasse de Nyon avec une exceptionnelle vue de la fabrique.

Crédits: Sigfrido Haro, Journal "La Côte"

Il n’y a de nos jours plus de «présentation permanente». Les goûts changent. Une collection muséale évolue. Un nouveau public a du coup droit à une manière différente de montrer les choses. C’est bien sûr la norme avec l’art contemporain, par définition évolutif, mais la chose vaut aussi pour un ensemble historique. Le Château de Nyon vient d’en fournir la preuve. «Porcelaines!» propose depuis le 25 septembre une toute autre vision de ce qui fut jadis la grande industrie locale. Le visiteur se retrouve intégré à une présentation globale comprenant des meubles et des peintures. Un changement radical pour ceux qui se souviennent encore de ce que fut l'institution avant l’arrivée à la direction de Vincent Lieber il y a déjà plus de deux décennies. Un lieu bien poussiéreux...

Il y avait dix-sept ans que le public pouvait admirer les mêmes pièces dans les mêmes salles. Leur décor remontait à la réouverture du Château, après d’interminables travaux ayant transformé ses façades blanches en grosse meringue. C’était pour l’édifice un rite de passage. Les murs extérieurs ont aujourd’hui pris une agréable patine. Cela signifiait du coup qu’il fallait donner un coup de jeune à un aménagement intérieur pourtant fort réussi. D’autres pièces pouvaient et devaient se voir montrées. Vincent Lieber est en effet parvenu à en acquérir un nombre considérable depuis le début du millénaire.

Deux mille pièces

Jugez plutôt! Presque inexistant en 1947, quand Edgar Pellichet a organisé son exposition fondamentale sur le sujet, le fonds en comporte aujourd’hui environ 2000. Il faut à la fois voir là l’obstination du directeur actuel, qui a su en faire ressortir de superbes spécimens dans de vieilles familles de sa connaissance, et un hasard historique. Très coûteuses encore il y a une génération, les pièces produites par Nyon entre 1781 et 1813 se vendent sauf exceptions de nos jours une bouchée de pain. L’autre soir, chez Genève Enchères, une service incomplet (et modeste) est ainsi parti pour moins de dix francs la soucoupe ou la tasse.

Une urne de Nyon, avec "putti". Photo Roland Blaettler.

La première chose qui frappe, en retrouvant les céramiques comme de vieilles amies, est la mesure et la rigueur avec laquelle elles se retrouvent présentées. Il n’y a pas un bol ou une assiette de trop. Il se retrouve bien sûr là les pièces maîtresses d’une fabrique née tard dans le XVIIIe siècle, alors que d’autres manufactures, dotées elles d’un riche protecteur, dessinaient déjà comme une constellation de Saint-Pétersbourg à Capo di Monte. Mais pas uniquement! Le grand souci de Vincent Lieber a été de raconter à la fois une et des histoires. Pourquoi Nyon? A quelle clientèle, plutôt bourgeoise, étaient destinés les produits raffinés d’une petite usine regroupant entre 25 et 30 ouvriers? En quoi se rapprochait-elle, ou se distinguait-elle de ce qui se faisait dans toute l’Allemagne ou à Paris? Une vitrine peut ainsi proposer un service commandé en Chine, complété plus tard à Nyon et réassorti après 1813 dans une maison de la capitale française. C’est une aventure qui se raconte ici, la facture originale ayant été conservée. Le document se retrouve comme de bien entendu sur l’un des rayonnages de verre.

Une pâte bien blanche

Nyon a produit non sans mal (les premières difficultés financières étant presque immédiatement apparues) des porcelaines de qualité. Une pâte dure bien blanche, avec ce que cela supposait d’importation de kaolin. Des décors soignés, reflétant le goût néo-classique de l’époque. Le fameux bleuet, qui se retrouve souvent, ne constitue ainsi pas une invention locale comme on le croit trop souvent. Il a été inventé pour Marie-Antoinette, qui avait l’amour d’une vie champêtre de luxe. Le parcours rapproche le plus souvent possible ce qui est local d’autres origines. Les meubles participent à ces échanges culturels. Une superbe urne en Nyon, payée le prix de l’exceptionnel chez Piguet à Genève, se retrouve ainsi près d’une seconde urne, sculptée sur bois. Cette dernière orne une console provenant d’une vieille lignée genevoise. Vincent Lieber a ainsi favorisé ce que l’on appelle le contexte. Il y a de nombreux portraits. De famille, serais-je tenté de dire. Leurs modèles ont souvent possédé à l’origine quelques-une des pièces présentées.

L'affiche pour la nouvelle présentation. Photo Château de Nyon.

A une réunion aussi intelligente, il fallait un décor innovant. La scénographe Raphaèle Gygi a conservé la couleur bleue des murs. Elle a cependant ajouté d’assez hautes cloisons, créant un peu d’intimité dans des salles souvent immenses. Tout se retrouve ainsi redimensionné. Les porcelaines semblent du moins petites. Moins menues. Moins graciles. Elles possèdent en fait la taille du boudoir. Ces parois amovibles permettent également d’introduire des textes explicatifs sans encombrer les murs. Une solution élégante pour un parcours voulu raffiné. On se réjouit de voir la suite à l’étage du dessus!

Le service de Sèvres

Il y a cependant une vedette inattendue à signaler en fin d’itinéraire. Il s’agit d’un imposant dîner de Sèvres offert en 1804 par un Napoléon encore Premier Consul au Bernois Nicolas Rodolphe de Watteville. Un cadeau diplomatique à message politique. Alors que la Suisse venait de se voir remodelée par l’Acte de Médiation, chacune (ou presque) des quelques 106 pièces conservées par les descendants comporte une vue de Suisse. Une république sans Valais, ni Genève, ni Neuchâtel, bien sûr! Présentés dans deux meubles Empire solennels de la fin du XIXe siècle (dont l’un a été acquis l’an dernier aux enchères à Zurich par Vincent Lieber), ces plats et ces jattes restent encore sobres, même si le blanc de la porcelaine se voit intégralement recouvert de peintures. On demeure encore rien du goût impérial surchargé qui allait suivre peu après.

Vincent Lieber chez lui, à Nyon. Photo "24 Heures".

Cet ensemble somptueux, inédit pour le public depuis des décennies, se voit aujourd’hui déposé à Nyon. Un prêt à long terme. Voilà qui renforce la position du Château parmi les musées d’arts décoratifs. Voire au sein des musées suisses tout court. Certains se révèlent bien sûr beaucoup plus riches. Mais ils ne possèdent pas le même charme.

Pratique

«Porcelaines!», Château, 5, place du Château, Nyon. Tél. 022 316 42 73, site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi du dimanche de 10h à 17h, dès le 1er novembre de 14h à 17h.

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