Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Château de Nyon propose aujourd'hui cent reliures d'art contemporaines

Il s'agit du XIIe Forum d'une organisation internationale faîtière. La présence française se révèle écrasante. Tous les styles et techniques se voient représentés.

La reliure de Sophie Charpentier pour "Le goûter des généraux" de Boris Vian.

Crédits: Nicolas Lieber, Château de Nyon 2020.

Plein box beige. Oasis vert. Basane rose. Chagrin rouge. Veau huilé bleu nuit. Galuchat vert d’eau. Maroquin marron. Buffle magenta. Toile de lin gris. C’est la litanie des matières et des couleurs. Et encore ne vous ai-je parlé que des matières de base! Tout se complique à l’envi au moment de la confection dans l’actuelle exposition du Château de Nyon, prévue jusqu’au début avril. Chaque artiste (il semblerait ici déplacé de parler d’artisans, même si le mot garde sa noblesse) a en effet voulu donner un chef-d’œuvre. Au sens propre du mot. Il s’agissait pour elle ou pour lui de participer à cette exposition de reliures d’art en montrant toutes les ressources maîtrisées de techniques séculaires multiples.

Mais de quoi s’agit-il au fait, à Nyon? De la présentation pour quelques semaines du «XIIe Forum international de la reliure d’art». Une organisation faîtière regroupant des créateurs (qui sont d’ailleurs surtout des créatrices) venus de partout, même si la présence française se révèle numériquement écrasante. Il en existe donc une section suisse, créée en 1987 par Maud Spira. Selon une périodicité un peu floue, les Amis de la Reliure d’art (ou ARA, comme le perroquet du même nom) organisent une exposition. Elle se tient comme de juste à chaque fois dans un pays différent. La première s’est étrangement déroulée à Monaco en 1988, la seconde ayant lieu à Bâle en 1990. Il semblait alors classiquement s’agir d’une biennale. Depuis Venise 1999, le rythme est cependant devenu plus lent et quelque peu anarchique. Nyon 2020 marque presque une renaissance. Le FIRA n’avait plus connu d’édition depuis la mouture de Nîmes en 2014. Six ans...

Invitation et sélection

«L’organisation a pris contact avec le Château», explique son directeur Vincent Lieber. «J’ai tout de suite été séduit par l’idée de présenter des reliures contemporaines dans nos salles. J’ai toujours aimé introduire des notes actuelles parmi des objets anciens.» Un concours a donc été lancé. Il s’agit en réalité d’invitations. Mais attention! Le fait de s’être vu approché ne garantit rien. Il y a tout de même une sélection a posteriori. «Quatorze pièces ont ainsi été éliminées. Elles ne correspondaient selon le jury pas au niveau souhaité. Trop frustes. Trop peu originales. Pas assez maîtrisées sur le plan des finitions.» Il en est ainsi resté 99. «Nous avons indiqué 100 sur l’affiche, parce que c’est un chiffre rond.» Et qui va contrôler l'exactitude du chiffre? Le catalogue propose prudemment les créateurs par ordre alphabétique, avec un utile glossaire à la fin ainsi que les coordonnées des exposants.

La couverture d'Anna Linssen pour "Das Qwellenbüschlein" de Max Gusswiller. Photo Nicolas Lieber, Château de Nyon, 2020.

Ce qui frappe d’emblée le visiteur, c’est la variété des styles, des matières et des expressions. Pas de ligne générale. Nous ne sommes plus dans cet âge d’or, allant des années 1920 à 1950 où, la bibliophilie des clients fortunés aidant, pouvaient s’exprimer de grands ateliers. Je citerai ceux de Jacques Legrain, de Rose Adler ou de Paul Bonet. Nous étions alors en plein Art Déco, puis dans la mouvance néo-baroque de l’après-guerre. Aujourd’hui, des voix se font entendre de manière si diverse qu’on en arrive à des dissonances. «Cela n’empêche pas des talents de sortir du lot», explique Vincent Lieber. «Ils peuvent tenir à la nouveauté de l’inspiration, mais aussi au maintien virtuose d’un goût pouvant sembler désuet.» Aucun rapport, même si une vitrine les rapproche, entre les plats mosaïqués de Daniel Chatain représentant des pêcheurs et des musiciens traditionnels bretons et les poissons modernistes en… peaux de poisson colorées de Marie-Aimée Laurent. Il s’agissait il est vrai de souligner dans les deux cas les intentions du texte de départ. Le premier ouvrage portait sur les coutumes bretonnes et le second sur les «Pêcheurs des quatre mers».

Auteurs sérieux

Quels auteurs bénéficient au fait de l’enrichissement d’une double couverture en matière précieuse, nécessitant des dizaines d’heures de travail? «Le panel semble ici peu caractéristique», reprend Vincent Lieber. «Il s’agit d’ouvrages avec lesquels les relieurs font la démonstrations de leur capacité, et non de commandes précises.» Les textes n’en apparaissent pas moins sérieux. Personne n’a eu l’idée de couvrir de box ou de galuchat son album des «Aventures d’Astérix» préféré. Dans la vraie vie, les amateurs font autant relier des publications anciennes rares que de grands textes ou les poètes. Un univers qui touche mine de rien à sa fin, même si à Genève un relieur aussi coté que Jean-Luc Honegger de Bernex (absent de l’exposition nyonnaise actuelle) conserve ses fidèles. Il y a chez lui une liste d’attente, la confection d’une belle reliure nécessitant par ailleurs une foule de manipulations, et donc de temps.

D’une vitrine à l’autre, avec des rencontres thématiques ménagées par Vincent Lieber, le curieux peut découvrir tout un monde. Inutile de préciser que la mise en scène se révèle comme souvent ici parfaite. Une belle couleur brique sur des cimaises met le tout en valeur. De grandes photos (réalisées par Nicolas Lieber) des rayonnages de la Société de lecture genevoise font le lien avec les époques anciennes. Au XVIIIe siècle, tout livre un tant soit peu respectable devait se voir relié. Il fait juste un peu froid au Château. «Pour des raisons de conservation, il nous est recommandé de ne pas dépasser de plus de dix degrés la température extérieure.» Reliez-vous donc d’une veste de cuir ou recouvrez-vous d’une petite laine!

Pratique

«100 reliures d’art, XIIe Forum international de reliure d’art», Château, place du Château, Nyon, jusqu’au 5 avril. Tél. 022 316 42 73,site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 17h, de 10h à 17h dès le 1eravril.

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