Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Château de l'Aile restauré bannit à Vevey son illustre hôte, l'écrivain Paul Morand

Le nouveau propriétaire Bernd Grohe, qui avait acheté un franc le bâtiment vétuste avant de faire huit ans de travaux, ne veut pas d'une plaque où serait cité le romancier collaborationniste.

Le château après restauration.

Crédits: DR

J'avais manqué ça durant mon absence, mais quelqu'un s'est chargé de me le communiquer. Nous sommes à Vevey, qui se retrouve dans l'actualité autant par l'imminente Fête des Vignerons que pour son ubuesque Municipalité. Le Château de l'Aile y a été restauré durant huit ans par l'industriel Bernd Grohe. L'Allemand a racheté la bâtisse vétuste pour un franc symbolique à une Ville l'ayant, elle, payé 5,5 millions en 1988. Excellente opération financière. Vevey a préféré au final une rénovation par un privé pour des privés à des dépenses publiques sans fin dans un édifice auquel elle aurait dû trouver une affectation. Notez qu'il valait mieux Monsieur Grohe que la première personne avec qui les élus ont traité. Il s'agissait de ce Christian Constantin qui ne cesse de défrayer la chronique pour ses coups de sang très valaisans.

Bernd Grohe a rempli son contrat. En 2007, peu après son acquisition, on parlait de dépenser 19 millions pour ce chef-d’œuvre néo-gothique élevé entre 1840 et 1846 au bord du Léman. Les travaux se voyaient alors estimés à deux ou trois ans. Ils en ont finalement pris le triple ou le quadruple, faisant passer la facture à 25 millions dès 2014. Les amateurs ont pu suivre le cours du chantier grâce aux Journées du Patrimoine. Je me souviens d'avoir vu un avant et un pendant. J'ai hélas manqué l'après d'avril 2018, alors que Bernd Grohe parlait déjà de revendre son bien avec bénéfice. Une habitude familiale. Son frère avait agi de même dans le canton de Vaud pour le Château de Vincy, vidé précédemment de son contenu. Vincy appartient depuis 2007 à Sir Norman Foster ou, pour se montrer plus précis, à l'épouse de l'architecte.

Un excellent travail

Jusque là tout va bien. Les ouvriers ont fait de l'excellent boulot, rénovant chaque élément de l'intérieur à la perfection. Une perfection un peu glacée, sans doute. Le résultat donne un travail à la suisse, avec ce que cela peut supposer de maniaquerie. Restait encore à reposer une plaque sur le mur d'entrée. Elle avait disparu pendant le chantier. Là, les choses se sont gâtées. Vibiscum, qui n'est pas comme on pourrait le croire une fleur rare mais l'Association des Amis du Vieux-Vevey, s'est vu opposer une censure par l'actuel maître de maison. Oui à l'histoire du bâtiment, qui a remplacé un château, lui-même construit à l'emplacement d'anciennes halles (d'où le nom). Non au nom de son hôte le plus illustre. «Une question de sensibilité personnelle», a déclaré le porte-parole du milliardaire Bernd Grohe.

Paul Morand. Photo Archives 24 Heures.

Mais de qui s'agit-il? De Paul Morand, bien sûr, qui y a vécu dans un appartement de l'Aile durant une trentaine d'années. L'écrivain s'y trouvait dans une position délicate. Connu dans l'avant-guerre pour ses positions antisémites, le romancier et diplomate avait eu l'imprudence d'accepter en 1944 un poste à Bucarest. Il faut dire que sa richissime épouse, la princesse Hélène Soutzo, était Roumaine. Les Russes ont fini par arriver. Morand détala, avec disent les mauvaises langues, un train entier de meubles et d'objets d'art. Direction Berne, où un Vichy agonisant lui avait trouvé son nouveau poste d'ambassadeur. Autant dire que la Libération le révoqua. De Gaulle, qui lui vouait une haine toute personnelle, empêcha son retour longtemps et bloqua son élection à l'Académie française jusqu'en 1968. Il fut alors reçu sous la Coupole, mais pas à l'Elysée.

Antisémite et homophobe

Morand a beaucoup écrit à Vevey. Un joli livre, publié en 2006 par son filleul Gabriel Jardin, en témoigne. Les Jardin, dont l'actuel Alexandre est un petit-fils, ont beaucoup fricoté à Vichy. On se trouvait donc un peu en famille. Gabriel arrondit bien sûr un peu les angles dans «Un évadé permanent», paru chez Grasset. Il n'y est guère question d'antisémitisme, mais si l'auteur ne cache pas l'homophobie effrayante de Morand, mort en 1976 à 88 ans. Un homme souvent réédité depuis, d'ailleurs. Le public lit toujours «L'homme pressé», sorti pour la première fois en septembre 1941.

Fallait-il vraiment faire l'impasse sur Morand à Vevey? Ou s'agit-il là d'une «damnatio memoriae» absurde? Une sorte de négationnisme politique à l'envers. On ne peut pas refaire l'histoire, et Morand se révèle souvent grand écrivain. Un peu prolixe peut-être. Et puis notre époque admet Céline, qui a fait bien pire. Drieu de la Rochelle, qui a mal fini. Maurice Sachs, à la fin plus tragique encore. Le mieux eut été de donner le nom sans commentaire. Car pour ce qui est de la discrétion, c'est raté. Un énorme article le 11 avril dans «24 Heures», abondamment relayé depuis. Cela dit, le Château de l'Aisle y résistera. Il servira de restaurant de luxe, avec chef étoilé, durant la Fête des Vignerons durant cet été. Pour VIP naturellement. Ces agapes baigneront de toute manière dans le vin blanc, et non pas l'Eau de Vichy.

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