Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre Pompidou rend un bref hommage à Dora Maar peintre et photographe

L'artiste est surtout connue comme la compagne de Picasso. L'actuelle exposition, prévue pour sept semaines seulement, doit beaucoup au féminisme ambiant.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Centre Pompidou, Paris 2019.

Il faut voir l'exposition comme un signe des temps. Le Centre Pompidou consacre la moitié de son sixième étage, celui voué aux grandes expositions temporaires, à Dora Maar. Pour la photographe (et accessoirement peintre), c'est la consécration. Mais un couronnement du type vite fait, bien fait. La manifestation durera deux fois moins que la normale. Ouverte en grandes pompes le 5 juin, elle quittera l'affiche dès le 29 juillet. Beaucoup d'efforts pour peu de visibilité! A côté, «Préhistoire, une énigme moderne», dont le vous parlerai bientôt, se prolongera jusqu'au 16 septembre, alors que l'accrochage est en place depuis le 8 mai.

Avant de gloser, puis d'épiloguer sur la chose, quelques rappels. Je viens en effet de vous parler de Dora à propos de l'excellent livre «Je suis le carnet de Dora Maar» de Brigitte Benkemoun. Je vous dirai juste que l'artiste est née en 1907. A Paris. La presse parle souvent de ses origines balkaniques. En fait, Henriette Théodora Markovitch n'a même jamais vu la Croatie, le pays de son père architecte. Sa vocation de photographe l'a amenée à créer un studio dès 1932: Kéfer-Dora Maar. Elle y est associée avec le décorateur de cinéma Pierre Kéfer, dont l'actuelle exposition se garde bien de parler. Kéfer-Dora Maar fournit des images, principalement pour la mode. Dora poursuit parallèlement seule une photo de rue, aux accents sociaux, notamment à Barcelone.

Une liaison de dix ans

Membre honoraire du surréalisme, Dora croise Picasso en 1935-1936. C'est le début d'une liaison de dix ans avec un homme marié, qui entretient depuis 1927 une autre affaire extra-conjugale avec Marie-Thérèse Walter. Il y a ainsi dans sa peinture la blonde et la brune (la brune, c'est Dora). La sportive épanouie et «la femme qui pleure» (c'est à nouveau Dora). Cette dernière poursuit son travail, créant de nombreux montages, et elle commence à peindre. Au départ, c'est la copie conforme de Picasso, en nettement moins bien. Puis elle abandonne le 8e art pour créer des œuvres toujours plus abstraites, alors que l'Espagnol reste fidèle à une certaine (et parfois incertaine) figuration. Ils se séparent dans le drame en 1946. Entrée depuis deux ans dans la vie du maître, Françoise Gilot, aujourd'hui âgée de 97 ans, a peu à peu investi la place de maîtresse officielle. On se croirait à la cour de Louis XIV!

Dora Maar dans son atelier des grands-augustins en 1944 par Brassaï. Photo Succession Brassaï, ADAGP, Centre Pompidou, Paris 2019.

Dépressive, malade, encore plus compliquée qu'avant, Dora continue à peindre, même après s'être retirée du monde. La séquestrée vivante en plein Paris. C'est la période tardive, révélée après sa mort en 1997, alors qu'elle n'était plus connue de personne. Ces œuvres inédites sont vendues en même temps que celles de Picasso restées dans son appartement. Bien moins cher évidemment. Quelques galeristes ont tout de même flairé une spéculation possible. Le temps leur a donné raison. Dora s'est mise à surfer, si j'ose dire, sur la vague féministe. Un monstre, Picasso donc, a empêché son épanouissement par pure jalousie. J'ai lu il y a peu de temps l'article consacré à Dora dans «Beaux-arts magazine». Il y est question de «l'immense artiste». Et l'auteur parlait bien d'elle, et non de Picasso.

Equipe féminine

Tout semblait donc prêt pour la rétrospective, mise au point par Damatrice Amao et Karolina Ziebinska-Lewandowska avec une équipe exclusivement féminine, l'auteur du décor Camille Excoffon étant bien une dame. On imagine le tollé si le «team» était resté entièrement masculin... Les deux commissaires ont accompli un travail de fou, ou plutôt de folle. Elles sont réuni 400 œuvres et documents, empruntés à 80 prêteurs internationaux, le Centre possédant bien sûr aussi des choses. Notons que la peinture de Dora reste presque intégralement en collections privées. Je lui souhaite d'ailleurs de le demeurer. Si la photographe occupe à juste titre sa place (mais une place déjà secondaire) dans la création du XXe siècle, la plasticienne reste médiocre jusqu'au bout. Heureusement pour le visiteur que Dora est à l'occasion revenue au 8e art dans les années 1980, créant des images abstraites d'une grande beauté. Autrement, le parcours au sixième étage deviendrait de plus en plus douloureux.

C'est finalement là le problème. Pourquoi si grand pour Dora, alors que Pompidou a créé il y a quelques années au sous-sol un espace rien que pour la photographie? La réponse me semble double. Il y a la mauvaise conscience du Centre vis-à-vis des femmes, sous-représentées dans ses manifestations, même si le musée a naguère créé un accrochage semi-permanent consacré aux créatrices: «elles@centrepompidou». Encore faudrait-il pratiquer les bons choix! Pour les peintres surréalistes, il eut été préférable de présenter Dorothea Tanning, Leonora Carrington, voire la jeune Leonor Fini, même si celle-ci ne s'est jamais réclamée du mouvement. Autrement il conviendrait de se pencher une fois sur Veira da Silva, sur Chana Orloff, sur Maria Blanchard, et sur Germaine Richier qui n'a jamais bénéficié d'un véritable hommage au Centre.

Picasso en négatif

Seulement voilà! A part Germaine, à qui Berne et Lausanne ont donné il y a quelques années un coup de chapeau mérité, ces femmes restent des inconnues. Elle ne sont donc pas «bankable». Or Pompidou a besoin de visiteurs. En ce moment, le public y rentre sans une minute d'attente, alors que le Louvre ou Orsay connaissent de nets problèmes de surpopulation. D'où Dora Maar. Mais pas pour elle. Ce que l'institution nous vend, mine de rien, c'est Picasso. Un Picasso en négatif, à tous les sens du terme. Autrement dit absent et diabolisé à la fois. Un Arlésien et non pas une Arlésienne. Notez que la chose se justifie (1). L'Espagnol a beaucoup fréquenté les corridas de la cité provençale, et il s'agit d'un grand donateur à son Musée Réattu!

(1) On aurait aussi pu imaginer Dora aux "Rencontres d'Arles", qui se déroulent en ce moment.

Pratique

«Dora Maar, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 29 juillet. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours sauf mardi de 11h à 21h, le jeudi pour l'exposition jusqu'à 23h. Aucune attente. L'institution avait pourtant prévu au départ d'interminables chicanes afin de canaliser la foule...

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."