Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre Pompidou présente la sculpture dérangeante de Franz West avant Londres

Pour quelques jours encore, Paris propose les "Passstücke" et les meubles artiste de l'artiste autrichien, mort en 2012. Des bricolages que la commissaire Christine Macel rapproche de Freud et de Wittgenstein.

Un ensemble de pièces bien dans le style de West.

Crédits: Succession Franz West, Centre Pompidou, Paris 2018.

L'exposition, qui se termine tout soudain, commence dans le hall du sixième étage. Le Centre Pompidou a disposé là de nombreux sièges, recouverts de tapis élimés. Il s'agit bien sûr d'une installation. Mais le public a le droit de s’asseoir. Voire même de se vautrer. Avec Franz West, tout le monde peut participer. Mort en 2012, l'homme demeure celui des «Passstücke». Autrement dit d'objets s'adaptant à leur utilisateur temporaire. Voilà qui peut sembler plus modeste que de parler de sculptures, même s'il s'agit aussi de ça. Du reste, la rétrospective West de Beaubourg, qui ira ensuite à la Tate Modern de Londres, s'accompagne d'énormes pièces, volontiers peintes en rose. Il y en a une dans l'entrée du Centre. D'autres dans les musées environnants. Cela produit un curieux effet d'en découvrir un exemplaire, reposant sur une pointe comme une danseuse qui aurait pris du poids, dans le jardin de Cognacq-Jay. Le temple du XVIIIe. Mais, comme chacun sait, nous vivons jusqu’à l'abus le temps des «interventions contemporaines».

Cela dit, revenons au Centre Pompidou, qui a repris avec les 72 sièges une pièce imaginée en 1992 pour une Documenta de Cassel. Cette création caractérisait pour Christine Macel (à qui l'on doit la Biennale de Venise de 2017) le propos de West. Il y a une œuvre d'apparence modeste, faite d'éléments trouvés puisque les carpettes proviennent de pressings autrichiens où leurs propriétaires ne sont jamais venus les chercher. Mais il faut savoir aller au-delà. Le tapis d'Orient, c'est le rêve bourgeois, ou du moins ça l'était encore il y a vingt-six ans. Quant il se trouve sur un meuble, il évoque aussi le divan de Sigmund Freud. Or, sous ses airs d'hurluberlu, Franz West cachait un esprit cultivé. La commissaire entend ainsi révéler l'influence du père de la psychanalyse et de Ludwig Wittgenstein sur ce qui peut paraître des plaisanteries de potache. Il faut dire qu'on aime bien le jus de crâne dans le petit monde de l'art contemporain.

Le côté maternel

West était né en 1947. Il s'appelait alors Franz Zokan. Il prendra plus tard le nom de sa mère, avec laquelle il était très lié, même s'il la désespérait dans son adolescence. La dame était dentiste, d'où apparemment le rose. Il évoquerait les produits qu'elle utilisait. Franz a beaucoup glandé. Après avoir interrompu ses études à 16 ans, il a connu des problèmes de drogue. D'où quelques séjours en prison. Mais sa mère fréquentait des artistes dans la Vienne bouillonnante des années 1960. Son oncle était marchand d'art africain et antique à Londres. Poète, son demi-frère (de dix-sept ans plus âgé que lui), connaissait tout le monde. Du moins dans les milieux culturels. C'était le grand moment de l'actionnisme viennois. Un mouvement que je n'oserais qualifier de radical, tant l'adjectif s'est vu galvaudé depuis. Le sang coulait volontiers lors de performances qui ont fait date. West a aussi découvert à l'époque la Sécession des années 1890 et le pop art. Etrange mélange qui va aboutir à des dessins de petit format.

Pendant quinze ans, West reste dans l'ombre. C'est en 1973-74 qu'il conçoit ses premiers «Passstücke». Des prothèses amovibles. Un «Passtück», c'est comme je l'ai déjà dit, c'est «une pièce qui s'adapte». Il y en aura dans les 650. Un dixième à peine de l’œuvre, du genre bourgeonnant. La première grande exposition West n'a cependant lieu qu'en 1987. Elle propose cette fois des «sculptures légitimes». Il y a des socles, même si ces derniers se révèlent bricolés. Une manière supplémentaire de perturber le visiteur. Le malheureux ne sait plus trop quoi penser. La chose s'aggravera avec les «sculptures-meubles». On pourrait penser à notre John Armleder si ces recyclages se voulaient plus policés. Il s'agit cependant bien de donner des meubles formant en même temps des œuvres d'art. Viendront enfin, dans les années 2000 les «sculptures d'extérieur». Ce sont celles d'un artiste commercialement arrivé. Il y en existera une bonne centaine, que se disputent aujourd'hui les institutions faisant du «name dropping».

Un choix courageux

C'était courageux pour le Centre Pompidou, dont les choix restent finalement très traditionnels (pour ne pas dire conventionnels), que de monter une exposition West. La plus vaste organisée à ce jour, selon la publicité. L'accord avec la Tate a dû se révéler déterminant. Et puis, il y a le prestige moral! Ce qui vient des pays germaniques paraît aujourd'hui bon en France. Du moins en matière culturelle. Il suffit de suivre la politique de François Pinault, qui ouvrira fin 2019 son lieu d’exposition à l'ancienne Bourse de Commerce, tout près de Beaubourg. L'Allemagne, l'Autriche et parfois la Suisse alémanique bénéficient d'un net prestige intellectuel. Les trois pays donnent aussi une idée d'ouverture sur le monde. Il existe en effet un axe Berlin-New York faisant figure d'autoroute de la modernité. Le reste se situe du coup en province. Le marché s'en ressent, du reste. Comme me le rappelait il y a quelques jours un marchand, un artiste français actuel vaut dix fois moins cher que son équivalent de Munich, de Zurich ou de Düsseldorf.

Visiblement, le succès n'est pas au rendez-vous. J'ai envie de dire que cela fait partie du jeu. L'exposition West accueille un public choisi. Celui des gens qui savent. Il faut dire que l'homme peut laisser perplexe. J'avoue m'interroger face à sa création hâtive et même bâclée. Comme je le fais avec Martin Kippenberger. Franz, dont il faut suivre la démarche, dégage peu de séduction. Il ne manifeste aucun savoir-faire. C'est à se demander si c'est bien de l'art. Cette interrogation me semble pourtant salutaire. Elle remet tout à plat. Et si l'on n'aime pas, au final, c'est qu'un vrai rapport s'est établi entre l'objet et son regardeur. Détester n'a rien de froid. Cela dit, je doit constater que Christine Macel et Mark Godfrey de la Tate ont fait des efforts pour créer une exposition esthétiquement satisfaisante. La prochaine fois, il faudra juste que la commissaire rédige aussi des cartels plus lisibles par le grand public...

Pratique

«Franz West», Centre Pompidou, 1, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 10 décembre. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. L'exposition sera à la Tate Modern de Londres du 20 février au juin 2019.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien

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