Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre Pompidou montre aujourd'hui un Francis Bacon proche des grands écrivains

Réservation obligatoire! J'ai pourtant vu sans la foule cette rétrospective qui part de 1971 qui rapproche le Britannique d'Eschyle, de Nietzsche, de Michel Leiris ou de Joseph Conrad.

Oedipe et le sphinx revisité. Le tableau se réclame autant d'Ingres que d'Eschyle.

Crédits: Succession Francis Bacon. Photo Centre Pompidou, Paris 2019.

L'exposition doit se mériter à un double titre. D'abord, la réservation se veut obligatoire. C'est comme si le Centre Pompidou avait voulu imiter le Louvre et son Léonard de Vinci. Il s'agit tout de même de garder son rang. Il me semble pourtant que le «Francis Bacon en toutes lettres», prévu jusqu'en janvier, n'est pas si surpeuplé que ça. Je m'y suis rendu en soirée. Je ne peux pas dire que les gens se bousculaient. Il faut dire que le peintre anglais (même s'ilvu le jour en Irlande) a déjà été vu et revu. Même si ce n'est pas à Paris. Le mettre à la sauce littéraire ne change pas fondamentalement ce grand pessimiste, qui voyait les humains comme des quartiers de viande.

L'autre effort est d'arriver jusqu'au sixième étage. Je vous ai dit que le parvis, devant Beaubourg, demeurerait fermé pour une bonne année. Le chantier est ouvert, même si la chenille montant jusqu'au toit par escalators interposés reste encore en fonction. Provisoirement, bien sûr! Le public entre donc par l'arrière, rue du Renard. Il lui faut descendre au rez-de-chaussée, puis remonter. Le tout sans indications, du moins le jour où j'ai effectué ma visite. L'effet semble dissuasif. Qui a envie d'entrer dans un musée ayant l'air fermé? C'est en ce moment le cas du Kunstmuseum de Bâle, avec un chantier juste devant. Ce sera pendant une décennie aussi la croix à porter par le tout nouveau MCB-a de Lausanne. Réfection de la gare adjacente. Mais, comme on nous le dit toujours, tout ira tellement mieux après.

Après la rupture

Bacon, maintenant. L'exposition montée par Didier Ottinger (assisté par Anna Hiddleston-Galloni) repose sur une limitation non moins double. D'abord, n'ont été prises en considération que les toiles créées après 1971. Il s'agit d'un moment de rupture. On sait que George Dyer, le compagnon de Bacon, s'est alors suicidé à Paris la veille de l'inauguration de la rétrospective du peintre au Grand Palais. D'où une crise bien compréhensible. Elle se traduit cependant non pas par un flottement, mais avec un renouvellement de l'inspiration, et surtout du style. Les vastes tableaux, protégés par une vitre bien apparente et tous pourvus du même cadre doré, se révélent plus colorés. Avec de grands aplats violet ou orange. Leur matière apparaît plus uniforme. Plus lisse. Les sujets en restent cependant toujours aussi terribles. Une chose qui frappe toujours les amateurs d'art contemporain. Je leur signale cependant que les martyrs caravagesques n'ont rien de réconfortants. Il se passe déjà des choses horribles dans les panneaux de certains primitifs allemands ou espagnols.

L'homme, un quartier de viande. Photo Succession Francis Bacon, Centre Pompidou, Paris 2019.

C'est l'inspiration qui forme le second filtre utilisé par Didier Ottinger. Le commissaire attaché à Beaubourg n'a retenu que les pièces liées à la littérature. Et pas n'importe laquelle! Si Bacon avait des amants en général illettrés, c'était un grand lecteur. Sa bibliothèque aux 3000 titres en témoigne. Il y a là beaucoup de classiques, même si l'Anglais, francophone, a entretenu de longs rapports amicaux avec l'écrivain et ethnologue Michel Leiris. Ce n'est pas un homérique, comme Cy Twombly récemment présenté dans les mêmes lieux. Bacon s'est partagé entre le tragique grec Eschyle, le philosophe Friedrich Nietzsche, le poète T.S. Eliot, le romancier Joseph Conrad, le sulfureux Georges Bataille et bien sûr Leiris. Rien que des lectures chic. L'homme ne se plongeait visiblement pas dans le polars ou les romans à l'eau de rose de sa compatriote Barbara Cartland.

Cabinets de lecture

A partir de là, Didier Ottinger a rangé les toiles obtenues en prêt (notons que Beaubourg en possède aussi quelques-uns, alors qu'il est si pauvre en art britannique) dans des cases. Pour Eschyle, c'est assez évident. Il y a même un Œdipe cité en toutes lettres, mais avec une référence à Ingres. Pour les autres auteurs, cela semble parfois moins clair. Si l'exposition présente bien des chefs-d’œuvre de l'artiste, ceux-ci n'en donnent pas moins ici une gênante idée d'interchangeabilité. Pourquoi Eliot? Et pour quelle raison Conrad, dont «Au cœur des ténèbres», ici convié, a également inspiré de très loin «Apocalypse Now» de Francis Ford Coppola? Ce n'est en tout cas pas Bacon, aux titres volontiers elliptiques, qui donne des pistes. L'exposition, se voulant intellectuelle, supplée la chose avec des cabinets de lecture. Le visiteur, assis, y entend dans le vide des extraits des grands textes lus par des comédiens (dont le genevois Carlo Brandt).

Tout cela convainc-t-il? Couci-couça. L'intérêt de la chose ne repose pas, ce qui est finalement heureux, sur le jus de crâne de Didier Ottinger mais sur les œuvres. Or il y a en a de magnifiques. La raréfaction voulue du public donne du recul pour les voir. Certains rapprochements sont saisissants. La puissante institution est parvenue à se faire envoyer de belles pièces, dont les célèbres triptyques (1). On ne peut cependant pas dire qu'elle ait consenti à un effort de présentation. Difficile de faire plus neutre, plus anonyme presque, dans le décor et la mise en scène. Accrochage et éclairages restent ainsi très moyens. Je ne suis pourtant pas sûr qu'il s'agisse là d'une modestie devant l'immensité de l’œuvre...

Et les autres Anglais?

Je terminerai en disant que le Centre Pompidou devrait sans doute en faire un peu plus pour l'art insulaire, Brexit ou pas Brexit. Elle a donné le minimum syndical pour Lucian Freud, la grande rétrospective ayant été endeuillée par la mort de l'artiste. Je n'y ai jamais vu Frank Auerbach, qui me semble un nom important. Et j'ai constaté que la presse française n'a rien fait de saillant pour la mort de Leon Kossoff le 4 juillet. Pour tout dire, il me semble pas avoir lu une seule ligne. Et, côté féminin, c'est l'Orangerie qui s'est décarcassée pour montrer Paula Rego.

(1) La Esther Grether Family Collection a notamment beaucoup prêté.

Pratique

«Bacon en toutes lettres», Centre Pompidou, entrée actuelle rue du Renard, Paris, jusqu'au 20 janvier 2020. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Le jeudi jusqu'à 23h. Réservation obligatoire.

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