Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre Pompidou accueille à Paris "Faire son temps" de Christian Boltanski

Il s'agit moins d'une rétrospective offerte à un artiste de 75 ans que d'une oeuvre d'art totale. Boltanski a mélangé ses diverses installations pour un faire une seule grande.

Tout commence par ce mot, avec des fils électriques pendant partout.

Crédits: Centre Pompidou, Paris 2020.

C’était en 1993. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, qui se trouvait alors au Palais de Rumine, abritait «Les Suisses morts». Il s’agissait d’une immense installation où le nom de quelque mille Helvètes, décédés en 1991, se voyait rappelé (et donc maintenu en vie) par Christian Boltanski. Le plasticien français,  alors âgé de 49 ans, avait classé leurs dossiers dans des boites à biscuits métalliques défraîchies, pour ne pas dire rouillées. Il y avait un peu de lumière, mais glauque. Des photos en noir et blanc, mais floues. Nous étions à mi-chemin entre l’administration, avec ce qu’elle peut sécréter d’absurde, et le cimetière, où presque tout finit dans l’indifférence la plus totale. Des tombes non pas anonymes, mais abandonnées. Une réalité choquante pour un artiste qui se dit aujourd’hui proche des religions asiatiques, où l’on garde le culte des ancêtres.

Christian Boltanski se retrouve à 75 ans au Centre Pompidou, qui lui offre la moitié de son dernier étage. Il s’agit désormais d’une gloire nationale, même si cet inclassable inquiète toujours un peu. A juste titre, d’ailleurs. C’est l’homme qui nous rappelle à notre finitude. Celui qui ose parler de cette mort que l’on cache désormais comme une chose sale. Celui enfin qui fait penser à la Shoah, à la fois omniprésente dans les discours officiels et absente pour les nouvelles générations. Non par négationnisme, mais parce qu’elle fait partie du passé. Or le passé existe de moins en moins, ne serait-ce que par inculture. Ce n’est pas pour rien si l’œuvre de Boltanski se veut une lutte contre l’oubli. Un oubli ne se limitant pas à l’Histoire avec un grand «H». Dans le remarquable entretien qu’il a accordé au «Monde», l’homme explique son combat contre la disparition des choses. «A 60 ans, chacun pourrait avoir son propre musée.» Or les gens n’ont jamais autant jeté et détruit qu'aujourd'hui. Il faut dire qu’un musée prend de la place, et que celle-ci se voit aujourd’hui sévèrement comptée...

Une enfance difficile

Christian Boltanski a éprouvé du mal, comme le papillon, à sortir de sa chrysalide. Né en septembre 1944, il n’a certes pas connu directement d’Occupation. Mais il a été conçu dans une cachette pratiquée sous un plancher. Juif ukrainien converti, son père médecin s’était cru à l’abri jusqu’en 1940. Romancière, sa mère corse était physiquement handicapée. Un début difficile dans l’existence, qui le rend par la suite incapable de suivre la moindre école. Il s’en voit retiré, après bien des essais infructueux, à 12-13 ans. Le petit Christian souffre en plus d’avoir deux frères brillants. L’un va du reste devenir un sociologue connu (Luc Boltanski). L’autre accomplir une carrière de linguiste. L’échappatoire ne peut se révéler que marginale.  C’est l’art, dès 14 ans. Avec au début une pratique de dessinateur et de peintre. N’empêche qu’il lui faut attendre d’avoir 18 ans, comme il l’a confié au «Monde», pour oser sortir seul dans la rue! Jusque là, il vivait «dans le bonheur de l’enfermement». Les Boltanski dormaient du reste tous dans la même pièce. On ne sait jamais.

Une accumulation de documents en apparence insignifiants à Beaubourg. Photo Centre Pompidou, Paris 2020.

Depuis ces heures sombres, Christian Boltanski a beaucoup exposé dans le monde. Il a par conséquent voyagé. Il s’est marié avec celle que l’on peut considérer comme son alter ego, Annette Messager, elle aussi vue dans l’Europe entière. Dès la fin des années 1960, le débutant a renoncé à la peinture, absente aujourd’hui du Centre Pompidou. Ce rejet était dans l’air du temps. «Je suis né à l’art à l’époque minimaliste et conceptuelle.» Ses premiers essais dans le genre ont vite suscité l’attention, puis l’admiration. Heureusement, du reste! Cela leur aura permis de grandir. Les petites installations du Français, comme il y en avait tout récemment une à Artgenève, offrent finalement peu d’intérêt. Le technique de Boltanski est en effet celle de l’immersion totale. Il lui faut, comme à Lausanne, des couloirs où une ampoule clignote. Des battements de cœur (celui de Boltanski) se faisant entendre. Des labyrinthes de draps imprimés du même motif.

Atmosphère funèbre

Dans le genre, la foule se rendant au Centre Pompidou (où il faut en raison de travaux, trouver l’entrée par derrière, rue du Renard!) est bien servie. Boltanski n’a pas créé de pièces nouvelles pour ce qui se voulait initialement une rétrospective curatée par Bernard Blistène. Il a brassé tout ce qu’il a imaginé jusqu’ici afin de donner une immense œuvre. Un grand tout, plongé dans le noir à la manière des trains fantômes. Les thèmes se rejoignent ici en créant du coup un portrait éclaté de l’artiste. Une fois franchi le seuil, où le mot «départ» est tracé au néon, le public avance, non sans se perdre au gré de ses déambulations. L’atmosphère prend vite forcément quelque chose de funèbre.

Christian Boltanski devant les vêtements du Grand Palais. C'était en 2010. Photo Pierre Verdy, AFP.

Le visiteur reste cependant dans un lieu confiné. Sans fenêtres donnant réellement sur l’extérieur. Il n’y a pas à Beaubourg l’inquiétant effet de plateau du Grand Palais en 2010. Pour un des «Monumenta» organisés là (la série a été abandonnée depuis), Boltanski avait répandu dans l’immense nef des vieux vêtements, véritables peaux des disparus. Une grue les happait au hasard, avant de les recracher. L’installation s’est du reste vue reprise dans différentes villes, sous diverses formes. Ce qui compte chez Boltanski, comme chez tous les artistes conceptuels, c’est l’idée. Elle peut se décliner en plusieurs versions. Ou dimensions.

Forte impression

Intitulée «Faire on temps», ce qui renvoie une fois de plus à la fin et à la mort, sans qu’il existe forcément un au-delà, l’exposition produit naturellement une forte impression. Elle crée le malaise, ce qui semble du reste le but premier. Le spectateur que je suis se sent à la fois content d’être là et ravi de s’en aller. Le confort après l’inconfort. Si l’on doit «faire son temps», cela signifie aussi que celui-ci garde sa préciosité. Or ce temps se raréfie en plus chaque jour un peu plus pour chacun… Il faut donc paradoxalement en profiter.

Pratique

«Christian Boltanski, Faire son temps», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou (entrée actuelle rue du Renard), Paris, jusqu’au 16 mars. Tél.00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11 à 21h, le jeudi jusqu’à 23h.

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