Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Centre d'art contemporain reflète à Genève la scène lémanique avec "Lemaniana"

Après appel à candidatures, 58 artistes (individuels, duos, collectifs) ont été retenus. A qui ressemble l'art d'aujourd'hui entre Vaud, Genève et la Savoie?

Deux des impressions géantes de James Bantone.

Crédits: James Bantone, CAC, Genève 2021.

«Proposition» acceptée! Le Centre d’Art contemporain (CAC) présente en effet comme telle sa nouvelle exposition, ouverte le 24 mars. Le mot est à la mode. Il faut dire qu’il coiffe ici une «enquête». Celle-ci porte sur la région lémanique en général, et non sur un canton suisse précis bordant le lac. Ou sur la seule Haute-Savoie. Le bassin lacustre constitue après tout un vivier. Il suffit de savoir pêcher. Appel a donc été fait à candidatures, Andrea Bellini, directeur du CAC, resserrant ensuite les mailles du filet avec l’aide de Mohamed Almusibli, de Jill Gasparina et de Stéphanie Moisdon. Il semblait d’emblée clair qu’il n’y aurait pas de place pour tout le monde sur les murs, même en utilisant les trois étages de cette Kunsthalle genevoise.

Comment se présente le bébé, une fois sorti de l’eau du bain? Mais plutôt bien, je vous remercie. A son accoutumée, Andrea Bellini a su faire œuvre de metteur en scène. Il va sans doute dire que je me répète un brin, mais la chose possède pour moi son importance. Il s’agissait de donner aux 35 participants retenus (artistes isolés, duos ou collectifs) un cadre professionnel, alors qu’il s’agit souvent de débutants. Rien ne se serait révélé plus dévalorisant qu’une présentation à la bonne franquette, du type «Maison des jeunes». Il fallait offrir aux heureux élus un support professionnel. «Lemaniana» forme même au final mieux que cela. Ce petit monde se retrouve inscrit dans un écrin muséal, même si les fameux pavés de bois du CAC (qui disparaîtront après les travaux prévus prochainement) évoquent encore la friche industrielle. La grande fenêtre horizontale du second étage se détachant sur un mur noir (avec des céramiques anthracite d’Adrien Chevalley) constitue ainsi pour moi une vraie, belle et heureuse idée. C'est une ouverture.

Pluralité de voix

Que voit aujourd’hui le visiteur en ces lieux? De tout, et même son contraire. L’ambition était de refléter une pluralité, avec ce qu’elle suppose de convergences et d’antagonismes. La nouvelle génération (même si le participant le plus âgé, qui me semble Luc Joly, a 87 ans) ne possède Dieu merci rien d’uniforme. Il y a donc de la place pour une installation sonore (en anglais monocorde, comme il se doit) et de la peinture à l’huile. Des vidéos comme des dessins. De la photo aussi bien que de la sculpture. Un style ne s’est pas davantage vu privilégié dans ce florilège, dont les membres ne sortent pas forcément d’une école réductrice voire destructrice. La figuration la plus méticuleuse (je pense à Jérôme Baccaglio) peut côtoyer la peinture à l’huile sur toile plissée de Johanna Odersky. Côté photo, il y a de la place pour les images bien dans l’air du temps de Mathilde Agius (une fille de Wolfgang Tillmans) comme pour les impressions digitales géantes de James Bantone. Intitulées «Smell My Feelings», puisqu’elles montrent avant tout des orteils, ces dernières tiennent la vedette sur le site du CAC. Elles font en plus l'affiche. Le pied!

L'une des photos de Mathilde Agius. Photo Mathilde Agius, CAC, Genève 2021.

Au visiteur de faire son propre choix dans cette sélection. Les amateurs de vidéos ne craignant pas les prises d’otages (vingt-huit minutes de projection, tout de même!) trouveront leur miel chez Lucas Ballester & Oélia Gouret. Ceux préférant les films plus concis regarderont le triptyque puissamment sonore de Soraya Lutangu & Ali-Eddine Abdelkhalek. Les amateurs d’insolite se pencheront sur les dents humaines peintes de Deborah Joyce Holman. Les fous de sculpture se pâmeront devant les deux fontaines méphitiques de Lou Masduraud. Les interrogatifs secoueront la tête avec commisération devant les gels de douche alignés par Delphine Reist. Les fans de maquettes étudieront celles de Stefania Carlotti. Tous constateront cependant que la plupart des lauréats restent à la recherche d’un, ou d'une galeriste. Ce n’est pas gagné pour tous! Certaines choses présentées tiennent de la performance, même si manque ici la notion d’éphémère. Il me semble exister pour elles peu de clients potentiels, l’art restant tout de même une marchandise… «Les pratiques, souvent aux croisements entre art et politique, forgent les sensibilités de demain», dit certes la feuille d’accompagnement. Mais dans un monde culturel devenu ultra-compétitif, il existe tout de même des réalités présentes. Celles d'aujourd'hui.

Projections et performances

Je terminerai en disant que tout ne se trouve pas aux cimaises. Vingt-trois autres artistes se sont vus sélectionnés. Il y a l’écran, le film s’étant vu envisagé. Et les performances. Le public y retrouvera à l'occasion les mêmes noms que pour des œuvres solides et concrètes. Chacun, ou presque, se veut multi-médias de nos jours. L’Arsenic de Patrick de Rahm s’est du coup vu sollicité. Arsenic? Espérons que rien ne sera pour autant trop empoisonnant!

Pratique

«Lemaniana, Reflets d’autres scènes», Centre d’art contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu’au 15 août. Tél. 022 329 18 42, site www.centre.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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